SUITE

William Ferguson vint trouver la semaine suivante M. Mac Spadden et le pria d’user de son influence pour lui obtenir un emploi plus rémunérateur (il se sentait capable d’exercer un métier plus élevé que celui de conducteur de voiture).

M. Mac Spadden lui obtint une place de commis avec un bon salaire. Sur ces entrefaites, la mère de Ferguson tomba malade et William supplia M. Mac Spadden de vouloir bien la recueillir chez lui. M. Mac Spadden y consentit. Avant peu, la mère de William se plaignit d’être séparée de ses plus jeunes enfants, Marie, Julia et le petit Jim. M. Mac Spadden les fit venir sans hésiter.

Un beau jour, que Jim était resté seul à la maison, il s’introduisit dans le salon, et en moins de trois quarts d’heure il mit à sac avec son couteau la soie du mobilier qui valait plus de 10.000 dollars. Deux jours plus tard, il dégringola de l’escalier et se rompit le cou; dix-sept membres de sa famille envahirent la maison pour assister à ses funérailles. Ils s’y trouvèrent si bien qu’ils établirent leur quartier général dans la cuisine et qu’ils demandèrent aux Mac Spadden de trouver pour chacun d’eux des emplois appropriés à leurs capacités.

La vieille femme buvait comme un trou et jurait comme un possédé. Mais les Mac Spadden reconnaissants estimèrent qu’en souvenir de ce que son fils avait fait pour eux ils devaient chercher à corriger cette femme de ses défauts.

William revint souvent solliciter des emplois de plus en plus lucratifs; le brave M. Mac Spadden se mit en quatre pour les lui procurer; il poussa même la bonté jusqu’à faire entrer William au Collège; mais aux premières vacances le jeune héros demanda à partir en Europe pour sa santé. Cette fois M. Mac Spadden se révolta contre son tyran et refusa carrément. La mère de William Ferguson en fut si stupéfaite qu’elle laissa tomber par terre sa bouteille de gin et qu’elle en resta bouche bée. Lorsqu’elle revint de sa stupeur elle balbutia: «Est-ce là votre reconnaissance? Que seraient devenus votre femme et votre enfant sans le dévouement de mon fils?»

William ajouta: «Elle est jolie, votre reconnaissance. Ai-je sauvé oui ou non la vie de votre femme!» Sept de ses parents jaillirent de la cuisine et s’écrièrent en chœur: «En voilà de la reconnaissance!»

Les sœurs de William protestèrent à leur tour et s’exclamèrent: «Elle est fameuse, sa reconnais... Mais elles furent interrompues par leur mère qui se mit à sangloter en balbutiant: «Et dire que mon pauvre petit Jim a perdu la vie au service d’un tel reptile!»

Cette fois l’exaspération de Mac Spadden atteignit son comble; il s’écria avec colère: «Sortez de ma maison, bande de mendiants et d’ingrats; j’ai été trompé par les livres, mais cela ne m’arrivera plus, je vous en réponds!» Puis se tournant vers William il lui cria: «C’est vrai, vous avez sauvé la vie de ma femme, mais le premier individu qui recommencera périra sur l’heure de ma propre main.»

Comme je ne suis pas un clergyman, je fais mes citations à la fin de mon sermon au lieu de les présenter au commencement. J’emprunte mon texte aux mémoires du président Lincoln parus dans la Revue mensuelle:

—L’acteur J. H. Hackett, dans son rôle de Falstaff, excita l’admiration du président Lincoln. Ce dernier, pour témoigner à l’acteur sa satisfaction, lui écrivit un mot aimable.

M. Hackett, en retour, envoya au président un livre quelconque, probablement de sa composition, puis il échangea quelques lettres avec le président.

Un soir, très tard, ayant complètement oublié cet épisode, je me rendis à la Maison Blanche, convoqué par le président: en entrant dans le cabinet de M. Lincoln, j’aperçus, à ma grande surprise, H. Hackett qui attendait une audience dans l’antichambre. Le président me demanda s’il y avait quelqu’un de l’autre côté de sa porte; je lui répondis que Hackett s’y trouvait. D’un air maussade il me dit: «Je ne puis le recevoir, non, décidément non, j’espérais bien qu’il était parti!» Puis il ajouta: «Ceci vous prouve l’inconvénient qu’il y a à se créer des amis dans ma situation. Vous savez combien j’appréciais Hackett comme acteur; je ne me suis d’ailleurs pas privé de le lui écrire; il m’a envoyé ce livre et je pensais que nous en resterions là; mais, parce que nous avons échangé quelques lettres amicales, il profite de cette circonstance pour m’adresser une requête: devinez ce qu’il me demande? Il veut tout bonnement que je le nomme «consul à Londres»; le pauvre cher homme!»

Je vous ferai observer, en terminant, que l’histoire de William Ferguson est parfaitement véridique et qu’elle concerne quelqu’un de ma connaissance (j’ai modifié quelques détails pour empêcher William de se reconnaître).

Tous ceux qui lisent cet article ont sans contredit, à certain moment de leur existence, joué le rôle de «héros d’occasion». Je voudrais bien savoir combien, parmi ces lecteurs, sont disposés à parler de cet épisode et combien aimeraient à se souvenir des conséquences qu’il entraîna?

A LA CURE D’APPÉTIT