XI.
La navigation de la frégate l'Étoile polaire fut retardée par des vents contraires et de fortes tempêtes. L'Impératrice ne recevant depuis longtemps aucune nouvelle sur le sort des voyageurs, commença à craindre pour eux. À la fin, on reçut la nouvelle de l'arrivée de la frégate à Bergen, le 10 septembre (nouveau style). Un vaisseau de guerre danois, le Mars, commandé par le capitaine Lutchen, depuis longtemps l'attendait à Bergen. Le lendemain la famille de Brunswick fut remise au grand bailli de Bergen, M. Schulen, et là, elle fut embarquée à bord du vaisseau de guerre. Les vents contraires arrêtèrent le vaisseau à 4 milles de Bergen jusqu'au 23 septembre. Après quoi il eut encore à lutter contre une violente tempête qui dura sans interruption du 30 septembre au 1er octobre à; ce ne fut que le 5 octobre qu'on put arriver à Hunstrand. Les princes et princesses de Brunswick fatigués de cette navigation difficile, furent mis à terre à Aalbourg où ils restèrent trois jours pour se reposer; et ils arrivèrent à Gorsens le 13 octobre en santé et fort gais, bénissant l'Impératrice qui leur donnait une nouvelle existence. Pendant ce temps-là, la frégate l'Étoile polaire resta à Bergen pour y passer l'hiver. En arrivant à ce port, la princesse Élisabeth avait distribué 3,000 roubles pris sur les 500 ducats à elle alloués. Des 3,000 roubles, le capitaine Assenief en reçut 1,000.
Le choix des personnes qui accompagnèrent la famille de Brunswick fut heureux. Le colonel Ziegler et la veuve Lilienfeld, quoiqu'ils n'eussent demeuré que fort peu de temps avec les princes et princesses, surent cependant se concilier leur amitié et leur respect. La plus jeune des princesses fut particulièrement contente des attentions de Ziegler, etc…
XII.
L'Impératrice et la Reine continuèrent longtemps leur correspondance touchant la famille de Brunswick. La Reine parlait toujours avec satisfaction de la conduite des princes et des princesses, et faisait l'éloge de leur bon cœur et de leur politesse.
La Reine voulut voir les princes et les princesses; elle en écrivit à
Catherine. L'Impératrice laissa cela à son choix; mais dans la suite la
Reine changea d'avis, quoique les princes eux-mêmes désirassent lui être
présentés.
Entre autres choses la Reine demanda à l'Impératrice comment il fallait se conduire avec les princes et les princesses, et quel titre on pouvait leur donner. L'Impératrice répondit que depuis le moment où ils étaient sous la protection de la cour de Danemark, elle les regardait comme des personnes indépendantes, d'une naissance illustre; que pour la conduite à tenir avec eux, il fallait penser à leur tranquillité et à leur bonheur; que leur simplicité d'esprit, leur manque d'éducation et d'autres circonstances leur interdisaient de vivre dans le grand monde; qu'elle pensait qu'une vie éloignée de tous les tracas de la cour était ce qui leur convenait le mieux. Quant aux titres, l'Impératrice pensait que rien ne pouvait les priver d'un titre que Dieu leur avait donné et qui leur appartenait par droit de naissance; c'est-à-dire le titre de princes et de princesses de la maison de Brunswick.
La Reine trouva qu'il serait mieux d'éloigner des princes et des princesses leurs domestiques russes pour qu'ils s'accoutumassent plus vite à leur nouveau genre de vie. L'Impératrice y consentit; tous les Russes, excepté le confesseur et les chantres, retournèrent en Russie, et auprès de la famille de Brunswick il y eut alors une petite cour composée de Danois seulement. Ce changement fut amer et pénible pour les princes et les princesses, et ce n'est pas étonnant: ils avaient grandi et avaient été élevés dans le même lieu que leurs serviteurs; en eux ils étaient accoutumés à voir leurs seuls compagnons et confidents. Les princes et les princesses en se séparant d'eux versèrent quelques larmes de regret, même sur Cholmogory.
Pour l'établissement de la famille de Brunswick à Gorsens, pour l'acquisition des maisons et autres frais, il fallait 60,000 thalers. La cour de Danemark proposa de prendre cette somme sur la pension accordée à la famille de Brunswick, et par ce moyen, elle en paya 20,000 thalers. Mais l'Impératrice, ayant appris cela, ne voulut pas que les princes et les princesses jouissent imparfaitement de sa générosité; elle ne voulut pas davantage être à charge à la cour de Danemark, et elle fit payer les 40,000 thalers restants sur sa propre cassette.
XIII.
Les princes et les princesses vécurent à Gorsens dans la paix et en bonne amitié les uns avec les autres. Ils ne donnèrent jamais aucun sujet de plainte aux personnes que la cour de Danemark avait mises auprès d'eux; mais ils ne furent pas toujours contents de ces dernières.
Comme à Cholmogory Élisabeth était la conductrice de ses frères et de sa sœur; elle ne faisait cependant rien sans leur consentement. Au reste, dans toutes les circonstances, tant qu'elle vécut, ils se soumirent à ses pensées et à ses conseils.
Le prince Ferdinand de Danemark vint voir la famille de Brunswick à Gorsens. Cette visite fut triste pour eux. Dès que les princes et les princesses surent qu'il venait, ils se hâtèrent d'aller dans la maison qui leur était destinée pour le rencontrer. Le prince embrassa d'abord l'aînée des princesses, et au même instant les trois autres l'entourèrent, lui baisèrent les mains et pleurèrent de joie en le serrant dans leurs bras.
Il resta là deux jours, déjeuna et dîna avec eux. Le troisième jour il leur promit de venir prendre congé d'eux; mais pour épargner à lui et à eux de nouvelles larmes, il partit à sept heures du matin, après leur avoir envoyé pour souvenir deux tabatières et deux bagues.
XIV.
Élisabeth ne jouit pas longtemps de sa nouvelle situation. Une maladie cruelle qui dura deux semaines abrégea ses jours, le 20 octobre 1782, à l'âge de 39 ans.
Cinq ans après elle, mourut le plus jeune des princes, Alexis, le 22 octobre 1787. Peu de temps avant sa fin, il se sentit affaibli, mais il se remit promptement. Après cela il s'imagina qu'il ne survivrait pas à l'anniversaire du jour où sa sœur était morte. Cette pensée s'enracina si fort dans son imagination qu'elle lui devint fatale. Quelques jours avant le temps fixé par lui, il se plaignit de n'être pas bien. Il lui survint un évanouissement; il se fit mettre au lit et ne se releva plus.
Le prince Pierre mourut le 30 janvier de l'an 1798.
On peut facilement se figurer la triste position de Catherine. Privée de tous ses proches, entourée de gens pour lesquels elle était un objet d'ennui, elle n'avait pas même la consolation d'avoir auprès d'elle aucune âme sensible. Sa tante ne vivait plus. Ceux qui l'entouraient, à ce qu'il semblait, pensaient plus à leurs aises qu'à lui procurer les soins auxquels elle avait droit par la grâce de la cour de Russie qui lui avait donné pour cela tous les moyens nécessaires. Jusqu'à sa mort la pension accordée aux princes et aux princesses fut continuée sans qu'on se prévalût de la diminution de la famille de Brunswick.
Le séjour de Gorsens ennuya tellement Catherine qu'elle désira retourner en Russie et se faire religieuse. Elle ne trouvait de consolation que dans le service divin et dans les prières. Avant sa mort elle oublia les chagrins qu'on lui avait faits, et écrivit à l'Empereur Alexandre pour le prier d'accorder des pensions aux gens qui l'entouraient. Sa requête fut écoutée. On donna à tous les employés et domestiques qui avaient été longtemps à la cour de Gorsens des pensions sur le trésor russe, et après leur mort à leurs femmes; et à ceux qui n'avaient été que peu de temps auprès de Catherine, on donna des marques de satisfaction.
Elle laissa après elle un testament par lequel elle léguait au prince héréditaire de Danemark Frédéric et à sa postérité tous ses biens meubles et immeubles.
La princesse Catherine mourut le 9 avril 1807, et fut enterrée à Gorsens dans le même endroit que ses frères et sa sœur. Avec elle s'éteignit la postérité du Tsar Jean Alexiewitsch, qui mérite une mention particulière par les revers de fortune qu'elle a subis.
Signé, B. POLENOF.