LETTRE IX.
Paris, ce 12 juillet.
Je passai hier à la porte d'Adèle; on me dit encore qu'elle ne recevait personne. J'allais partir, lorsque mon bon génie m'inspira de demander des nouvelles de monsieur de Sénange; On me répondit qu'il était chez lui, et tout de suite les portes s'ouvrirent. Ma voiture entra dans la cour; je descendis, tout étourdi de cette précipitation, et ne sachant pas trop si j'étais bien aise ou fâché de faire cette visite. — Un valet de chambre me conduisit dans le jardin où il était. Je l'aperçus de loin qui se promenait appuyé sur le bras d'Adèle. En la voyant je m'arrêtai, indécis, et souhaitais de m'en aller; car, puisqu'elle m'avait fait défendre sa porte, il m'était démontré qu'elle ne désirait pas de me voir: mais le valet de chambre avançait toujours, et il fallut bien le suivre.
Lorsqu'il m'eut annoncé, le marquis et sa femme se retournèrent pour venir au-devant de moi. Je les joignis avec un embarras que je ne saurais vous rendre. Un trouble secret m'avertissait que j'étais désagréable à Adèle; que peut-être son vieux mari ne me reconnaîtrait plus. Je me sentis rougir; je baissais les yeux; et je ne conçois pas encore comment je ne suis pas sorti, au lieu de leur parler. Je les saluai, en leur faisant un compliment qu'ils n'entendirent sûrement pas, car je ne savais pas ce que je disais.
Monsieur de Sénange me reprocha d'avoir été si long-temps sans les voir. — Je lui dis que j'étais venu bien des fois, et n'avais pas été assez heureux pour les trouver. — Adèle, alors, crut devoir m'apprendre la maladie de sa mère, qui, pendant long-temps, l'avait empêchée de recevoir du monde; et son départ pour les eaux, qui, la laissant privée de toute surveillance maternelle, l'obligeait à garder encore la même retraite. "Mais, ajouta-t-elle, toutes les fois que vous viendrez voir monsieur de Sénange, je serai très-aise si je me trouve chez lui." Sa voix était si douce, que j'osai lever les yeux et la regarder: la sérénité de son visage, son sourire, me rendirent le calme et l'assurance. Je marchai auprès d'eux, mesurant mes pas sur la faiblesse de monsieur de Sénange. J'éprouvais une sorte de satisfaction à imiter ainsi la bonne, la complaisante Adèle.
Après quelques minutes de conversation, je me sentis si à mon aise; monsieur de Sénange était de si bonne humeur, que je me crus presque de la famille: et sa canne étant tombée, au lieu de la lui rendre, je pris doucement sa main, et la passai sous mon bras, en le priant de s'appuyer aussi sur moi. Il me regarda en souriant, et nous marchâmes ainsi tous trois ensemble. Hélas! il fut bien long-temps pour traverser une très-petite distance, un chemin qu'Adèle aurait fait en un instant si elle eût été seule. Je l'admirais de ne pas témoigner la moindre impatience, le plus léger mouvement de vivacité. Enfin nous arrivâmes auprès d'une volière, devant laquelle il s'assit; je restai avec lui. Pour Adèle, elle fut voir ses oiseaux, leur parler, regarder s'ils avaient à manger; et continuellement, allant à eux, revenant à nous, ne se fixant jamais, elle s'amusa sans cesser de s'occuper de son mari, et même de moi. Nous restâmes là jusqu'au coucher du soleil. L'air était pur, le temps magnifique; Adèle était aimable et gaie; les regards de monsieur de Sénange m'exprimaient une affection qui m'étonnait. Dans un moment où elle était auprès de ses oiseaux, il me dit avec attendrissement: "Je suis bien coupable de n'avoir pas d'abord reconnu votre nom: je ne me le pardonnerais point, s'il n'avait été indignement prononcé. Lorsque j'ai été en Angleterre, j'ai contracté envers votre famille les plus grandes obligations. J'ai aimé votre mère comme ma fille; je veux vous chérir comme mon enfant. Un jour je vous conterai des détails qui vous feront bénir ceux à qui vous devez la vie." Adèle revint, et il changea aussitôt de conversation. Je ne pus ni le remercier, ni l'interroger; mais s'il n'a besoin que d'un coeur qui l'aime, il peut compter sur mon attachement.
Sans pouvoir définir cette sorte d'attrait, je me sentais content près d'eux. Adèle voulut savoir si je trouvais sa volière jolie. Je lui répondis qu'elle allait bien avec le reste du jardin. Ce n'était pas en faire un grand éloge, car il est affreux: c'est l'ancien genre français dans toute son aridité; du bois, du sable et des arbres taillés. La maison est superbe; mais on la voit tout entière. Elle ressemble à un grand château renfermé entre quatre petites murailles; et ce jardin, qui est immense pour Paris, paraissait horriblement petit pour la maison. Cette volière toute dorée était du plus mauvais goût. Adèle me demanda si j'avais de beaux jardins, et surtout des oiseaux? — Beaucoup d'oiseaux, lui dis-je; mais les miens seraient malheureux s'ils n'étaient pas en liberté. J'essayai de lui peindre ce parc si sauvage que j'ai dans le pays de Galles: cela nous conduisait à parler de la composition des jardins. Elle m'entendit, et pria son mari de tout changer ans le leur, et d'en planter un autre sur mes dessins. Il s'y refusa avec le chagrin d'un vieillard qui regrette d'anciennes habitudes; mais dès que je lui eus rappelé les campagnes qu'il avait vues en Angleterre, il se radoucit. Les souvenirs de sa jeunesse ne l'eurent pas plutôt frappé, qu'il me parla de situations, de lieux qu'il n'avait jamais oubliés; et bientôt il finit par désirer aussi, que toutes ces allées sablées fussent changées en gazons. Ils exigèrent donc que je vinsse aujourd'hui, dès le matin, avec des dessins, avec un plan qui pût être exécuté très-promptement: ainsi me voilà créé jardinier, architecte, et, comme ces messieurs, ne doutant nullement de mes talens ni de mes succès. — Adieu, mon cher Henri; trouvez bon que je vous quitte pour aller joindre mes nouveaux maîtres.