LETTRE XII.
Neuilly, ce 18 juillet.
Enfin, elle a pris possession de son île. Hier matin nous nous réunîmes, à neuf heures, pour déjeuner. Monsieur de Sénange avait l'air plus satisfait qu'il ne me l'avait encore paru. La joie brillait dans les yeux d'Adèle; mais elle tâchait de ne montrer aucun empressement; seulement elle ne mangea presque point. Pour moi, je pris une tasse de thé; et comme il faut, je crois, que je sois toujours inconséquent, du moment qu'Adèle montra une déférence respectueuse pour son mari, je commençai à le trouver d'une lenteur insupportable. Sa main soulevait sa tasse avec tant de peine; il regardait si attentivement chaque bouchée, la retournait de tant de manières avant de la manger, faisait de si longues pauses entre un morceau et l'autre, que j'éprouvais encore plus d'impatience qu'elle n'en avait eu la veille. Si elle avait pu lire dans mon coeur, elle aurait été bien vengée de ma sévérité. Après une mortelle heure, son déjeuner finit. Il s'assit dans un grand fauteuil roulant, et ses gens le traînèrent jusqu'au bord de la rivière. Pour Adèle, elle y alla toujours sautant, courant, car sa jeunesse et sa joie ne lui permettaient pas de marcher. — Arrivés auprès du bateau, nous eûmes bien de la peine à y faire entrer monsieur de Sénange; et c'est là que la vivacité d'Adèle disparut tout-à-coup. Avec quelle attention elle le regarda monter! Que de prévoyance pour éloigner tout ce qui pouvait le blesser! Quelles craintes que le bateau ne fût pas assez bien attaché! Et moi, qui suis tous ses mouvemens, qui voudrais deviner toutes ses pensées, quel plaisir je ressentis lorsque approchés de l'autre bord, le pied dans son île, je lui vis la même occupation, les mêmes soins, les mêmes inquiétudes, jusqu'à ce que monsieur de Sénange fût replacé dans son fauteuil, et pût recommencer sa promenade. Alors elle nous quitta, et se mit à courir, sans que ni la voix de son mari, ni la mienne, pussent la faire revenir. Je la voyais à travers les arbres, tantôt se rapprochant du rivage, tantôt rentrant dans les jardins; mais en quelque lieu qu'elle s'arrêtât, c'était toujours pour en chercher un plus éloigné. Quoique j'eusse bien envie de la suivre, je ne quittai point monsieur de Sénange. Il fit avancer son fauteuil sous de très-beaux peupliers qui bordent la rivière, et renvoyant ses gens, il me dit qu'il était temps que je susse les raisons qui lui donnaient de l'intérêt pour moi. — "Mon jeune ami, il faut que vous me pardonniez de vous parler de mon enfance, me dit-il; mais elle a tant influé sur le reste de ma vie, que je ne puis m'empêcher de vous en dire quelques mots. Ne vous effrayez pas, si je commence mon histoire de si loin; je tâcherai de vous ennuyer le moins possible.
"Mon père n'estimait que la noblesse et l'argent; et peut-être ne me pardonnait-il d'être l'héritier de sa fortune, que parce que j'étais en même temps le représentant de ses titres. J'avais perdu ma mère en naissant; et toute ma première enfance se passa avec des gouvernantes, sans jamais voir mon père. A sept ans il me mit au collège, dont je ne sortais que la veille de sa fête et le premier jour de l'an, pour lui offrir mon respect. Les parens ne savent pas ce qu'ils perdent de droits sur leurs enfans, en ne les élevant pas eux-mêmes. L'habitude de leur devoir tous ses plaisirs, d'obéir aveuglément à toutes leurs volontés, laisse un sentiment de déférence qui ne s'efface jamais, et que j'étais bien éloigné d'éprouver. Je ne voyais dans mon père, qu'un homme que le hasard avait rendu maître de ma destinée, et dont aucune des actions ne pouvait me répondre que ce fût pour mon bonheur. Le jour même que je sortis du collège, il me fit entrer au service, en me recommandant d'être sage, avec une sécheresse qui approchait de la dureté; et sans y joindre le moindre encouragement, sans me promettre la plus légère marque de tendresse, si je réussissais à lui plaire. Aussi, à peine fus-je à mon régiment, que j'y fis des dettes, des sottises, et que je me battis. Mon père me rappela près de lui; il me reçut avec une humeur, une colère épouvantable. Loin de me corriger, il m'apprit seulement qu'il avait aussi des défauts. Je me mis à les examiner avec soin; et chaque jour, au lieu de l'écouter, je le jugeais avec une sévérité impardonnable. Il voulut me marier, et, disait-il, m'apprendre l'économie: j'étais né le plus prodigue et le plus indépendant des hommes. Mon père, qui ne s'était jamais occupé de mon éducation, fut tout étonné de me trouver des goûts différens des siens, et une résistance à ses ordres que rien ne put vaincre. Il se fâcha; je persistai dans mes refus: ils le rendirent furieux; je me révoltai; et moi, que plus de bonté aurait rendu son esclave, rien ne pouvait plus ni me toucher ni me contenir. J'étais devenu inquiet, ombrageux. Revenait-il à la douceur? je craignais que ce ne fût un moyen de me dominer. Sa sévérité me blessait plus encore. Toujours en garde contre lui, contre moi, je le rendais fort malheureux, et je passais pour un très-mauvais sujet. Je le serais devenu, si un de ses amis ne lui eût conseillé d'éloigner ce monstre qui faisait le tourment de sa vie. On me proposa de sa part, de voyager: j'acceptai avec joie, et je choisis l'Angleterre, parce que le mer qu'il fallait traverser, semblait nous séparer davantage. La veille de mon départ, je demandai la permission de lui dire adieu; il refusa de me voir, et je m'en allai charmé de ce dernier procédé, car mes torts me faisaient désirer d'avoir le droit de me plaindre.
"J'arrivai à Calais, irrité contre mon père et toute ma famille. On me dit qu'un paquebot, loué par mylord B… votre grand-père, allait partir dans l'instant. Je lui fis demander la permission de passer avec lui; il y consentit. En entrant sur le pont, je vis une femme de vingt-cinq ans, assise sur des matelas dont on lui avait fait une espèce de lit. Elle nourrissait un enfant de sept à huit mois, qu'elle caressait avec tant de plaisir, que je m'attendris sur moi-même, et sur le malheureux sort qui m'avait empêché de recevoir jamais d'aussi tendres soins. Quatre autres enfans l'entouraient: son mari la regardait avec affection; ses gens s'empressaient de la servir; mais aucun ne parla français. Je tenais, dans ma main, une montre à laquelle était attachée une fort belle chaîne d'or avec beaucoup de cachets; elle frappa un de ces enfans qu'on promenait encore à la lisière: il se traîna vers moi; et me tendant ses petites mains, il semblait vouloir attraper ce qui lui paraissait si brillant. Je descendis la chaîne à sa portée, et la faisant sauter devant lui, je l'élevais dès qu'il était près de la saisir. Sa mère nous regardait avec un sourire inquiet; je voyais bien qu'elle craignait que je ne prolongeasse ce jeu jusqu'à la contrariété. Touché d'une si tendre sollicitude, je pris cet enfant dans mes bras, je lui donnai ma montre pour jouer; et croyant que, puisqu'on n'avait pas parlé français, on ne devait pas l'entendre, je lui dis tout haut, en l'embrassant: Ah! que tu es heureux d'avoir encore une mère! La sienne me regarda, et je vis qu'elle m'avait compris. Son père, qui jusque-là ne m'avait pas remarqué, se rapprocha de moi; ne me parla point du sentiment de tristesse qui m'était échappé, mais me fit de ces questions qui ne signifient que le désir de commencer à se connaître. — Je lui répondis avec politesse et réserve. Pendant ce peu de mots, l'enfant que je tenais encore, jeta ma montre par terre de toute sa force, et se pencha aussitôt, pour la reprendre. Elle n'était pas cassée; je la lui rendis avant que sa mère eût eu le temps de me faire aucune excuse. Je vis que cette complaisance m'avait attiré toute son affection; et sûrement, nous étions amis avant de nous être parlé. Elle me pria de lui rapporter son enfant. — Hélas! cette petite enfant s'est mariée depuis à votre père, et est morte en vous donnant le jour; je ne pensais pas alors que je lui survivrais si long-temps. — J'entendis, au son de voix de lady B… qu'elle la grondait en anglais, en lui ôtant ma montre. La petite fille se mit à pleurer; mais, sans lui céder, sa mère essaya de la distraire; elle lui montra d'autres objets qui fixèrent son attention, et l'enfant riait déjà, que ses yeux étaient encore pleins de larmes. — Lady B… me pria de lui cacher ma montre; car, me dit-elle, il est encore plus dangereux de leur donner des peines inutiles, que de les gâter par trop d'indulgence.
"Je le remis à causer avec le mari. Cependant le vent devint si fort, que nous fûmes obligés de descendre dans la chambre: il augmenta toujours, et bientôt nous fûmes en danger…. Mais je finirai le reste une autre fois, car voici madame de Sénange: elle va jeudi passer la journée à son couvent; si cela ne vous ennuyait pas trop, nous dînerions ensemble." — Je n'eus que le temps de l'assurer que je serais très-aise de rester avec lui.
Adèle nous rejoignit extrêmement fatiguée de sa promenade; elle était enchantée de ce qu'elle avait vu, et cependant ne parlait que de tout changer. Monsieur de Sénange avait du monde à dîner; nous rentrâmes bien vite pour nous habiller.
Je restai fort occupé de tout ce qu'il venait de me raconter. Je me demandais comment tous les pères voulant conduire leurs enfans, il y en a si peu qui imaginent d'être pour eux ce qu'on est pour ses amis, pour toutes les liaisons auxquelles on attache du prix? L'enfance compare de si bonne heure, qu'il est nécessaire d'être aimable pour elle. Il faut lui paraître le meilleur des pères, pour pouvoir se faire craindre, sans risquer un moment d'être moins aimé. Alors on n'a pas besoin de présenter toujours la reconnaissance comme un devoir; elle devient un sentiment, et les obligations en sont mieux remplies. Adieu, mon cher Henri; je vous écrirai aussitôt que monsieur de Sénange aura fini de m'apprendre ce qui le concerne.