LETTRE XX.
Neuilly, ce 27 août.
Je me suis levé ce matin décidé à partir, à quitter Adèle. En descendant chez monsieur de Sénange pour le déjeûner, je l'ai trouvé mieux qu'il n'avait été depuis sa maladie. Adèle avait un air satisfait où je remarquais quelque chose de particulier. Vingt fois j'ai été au moment de parler de mon prochain voyage, de leur faire mes adieux, et vingt fois je me suis arrêté. Non que je me flattasse qu'elle me regrettât long-temps: mais ils paraissaient heureux; et il faut si peu de chose pour troubler le bonheur, que j'ai respecté leur tranquillité. Si monsieur de Sénange eût souffert, s'il eût été triste, mon départ eût sans doute ajouté bien peu à leur peine, et j'aurais osé l'annoncer. Tantôt, ce soir, me disais-je, à leur premier chagrin, je m'éloignerai sans qu'ils s'en aperçoivent. Combien je cherche à m'aveugler! Ah! s'ils étaient souffrans ou malheureux, pourrais-je les abandonner? Enfin je n'ai pas eu le courage d'annoncer cette résolution qui m'avait coûté tant d'efforts.
Après le déjeuner, la pluie empêchant Adèle de se promener, elle est remontée dans sa chambre; et, resté seul avec monsieur de Sénange, je lui ai proposé de faire une lecture. Mais à peine l'avais-je commencée, qu'un de ses gens est venu m'avertir tout bas qu'on me demandait. Je suis sorti, et j'ai été très-étonné de voir une des femmes d'Adèle, qui m'a dit que sa maîtresse m'attendait dans son appartement. Je n'y étais jamais entré; comme elle se rend chaque jour à dix heures du matin chez son mari, et qu'elle ne le quitte qu'aux heures de la promenade, c'est chez lui qu'elle passe sa vie, qu'elle lit, dessine, fait de la musique. L'impossibilité où il est de s'occuper, le besoin qu'il a d'elle, lui font un devoir de ne jamais le laisser seul; et pour moi, conservant nos usages, même chez les étrangers, j'aurais craint d'être indiscret si je lui avais demandé de voir sa chambre.
J'ai été surpris de l'air mystérieux de la femme qui me conduisait; cependant je l'ai suivie.
Dès qu'Adèle m'a aperçu, elle s'est avancée vers moi avec joie, et sans me donner le temps de lui parler, elle m'a dit: "Monsieur de Sénange étant mieux, je veux célébrer sa convalescence; il faut que vous m'aidiez à le surprendre. Dans quelques jours je donnerai une fête, un bal à toutes les pensionnaires de mon couvent. Nous chanterons des chansons faites pour lui; il y aura un feu d'artifice, des illuminations. Ses anciens amis, mes compagnes, les malheureux dont il prend soin, tout ce qui l'intéresse sera invité; heureuse de lui témoigner ainsi mon bonheur et ma reconnaissance! J'irai demain à mon couvent pour arranger tout cela; voudrez-vous bien rester avec lui?" — Pouvais-je la refuser? Ce n'est qu'un jour de plus, et un jour sans elle, c'est déjà commencer l'absence. — Je le lui ai promis; alors elle s'est laissée aller à tout le plaisir qu'elle attend de cette fête. Elle me racontait son plan, le répétait de toutes manières; et, pendant qu'elle jouissait d'avance de la surprise qu'elle voulait procurer à cet homme si digne d'être aimé, je pensais tristement que je n'en serais pas témoin, que bientôt je ne la verrais plus. Malgré ces idées pénibles, je me suis trouvé heureux que le hasard m'ait fait connaître son appartement. C'est ajouter au souvenir de la personne, que de se rappeler aussi les lieux où elle se trouve. J'ai examiné sa chambre avec soin; ses meubles, les plus petits détails, rien ne m'a échappé, je m'en souviendrai toujours. — Je lui ai demandé l'heure à laquelle elle se levait? — A huit heures, m'a-t-elle répondu. — Tous les matins à huit heures, me suis-je dit intérieurement, je ferai des voeux pour que rien ne trouble le bonheur de sa journée. J'ai voulu voir sa bibliothèque; elle a résisté long-temps: mes instances en ont été plus vives: enfin elle a cédé à ce désir; et jugez de mon étonnement, lorsqu'en y entrant, le premier objet qui s'est offert à ma vue, a été un tableau fort peu avancé, mais où la tête de monsieur de Sénange et la mienne étaient déjà parfaitement ressemblantes? "J'aurai voulu, m'a-t-elle dit en riant, que vous ne le vissiez que lorsqu'il aurait été fini; je copie un des portraits de monsieur de Sénange, j'y ai moins de mérite; mais le vôtre, c'est de souvenir." — A ces mots, la surprise, la joie ont troublé toute mon ame; "de souvenir," lui ai-je dit en tremblant; car je rappelais ses paroles pour qu'elle les entendît elle-même, et qu'elle les prononçât encore. — "Oui," a-t-elle repris avec une douce confiance. — Ah! me suis-je écrié, vous ne m'oublierez donc point! — "Jamais," a-t-elle répondu. — J'étais saisi, et sans oser la regarder, je lui ai dit: "Croyez aussi que ma pensée vous suivra toujours!"
Je n'osai plus lever les yeux, ni dire un mot; je regardais alternativement mon portrait, celui de monsieur de Sénange surtout…. Il m'a rappelé à moi-même, et a empêché mon secret de m'échapper. Elle est si vive, qu'elle ne s'est pas aperçue de mon émotion, et m'a proposé gaiement de voir ses autres ouvrages, ses cartons, ses dessins. Elle m'a montré un petit portrait d'elle, à peine tracé, et qui la représente dans son enfance: je le lui ai demandé vivement; elle me l'a accordé sans difficulté, et même reconnaissante de mon intérêt. J'aurais voulu qu'elle crût me faire un sacrifice; mais son innocence ne lui laissait pas deviner le prix que j'y attachais. Je l'ai priée du moins de ne dire à personne que je l'eusse obtenu. Pourquoi? m'a-t-elle demandé avec étonnement; n'êtes-vous pas notre meilleur ami? — Ah! dites notre seul ami. — Non; monsieur de Sénange en a beaucoup. — Et vous? — Pour moi, c'est bien vrai! — Eh bien, dites donc, mon seul ami! — Mon seul ami, a-t-elle répété en souriant! — Promettez-moi, ai-je ajouté, que lorsque je serai absent, vous me manderez tout ce qui pourra vous intéresser… Vous me direz s'il est quelqu'un que vous me préfériez? — Ne parlez pas d'absence, m'a-t-elle dit doucement; vous gâtez toute ma joie. — J'ai cessé d'en parler; mais la douleur et les regrets étaient dans mon coeur: elle m'a regardé avec inquiétude, et a perdu cet air satisfait qui l'animait. Nous sommes descendus chez monsieur de Sénange, presque aussi émus l'un que l'autre.
Souvent, dans le courant du jour, elle m'a considéré attentivement, comme si elle eût cherché dans mes yeux, la cause ou la fin de sa peine. Après dîner, au lieu de se promener elle s'est mise à son piano, mais n'a plus joué ni chanté les airs brillans qui l'amusaient la veille. La journée a fini sans qu'elle ait retrouvé sa gaieté; et le soir, en me quittant, la pauvre petite m'a dit, les larmes aux yeux: Mon seul ami, est-ce que vous pensez à partir? Ah! je crains bien de n'être pas seul malheureux! — Que n'êtes-vous avec moi, Henri! peut-être que l'amitié, en partageant mon coeur, rendrait moins vif le sentiment qu'Adèle m'inspire; mes peines en seraient moins amères. Mais ces désirs sont vains! vous ne viendrez pas, et il faut que je m'éloigne; il le faut absolument.