I

Deux familles françaises avec lesquelles nous avions lié connaissance vivaient à Albany. Elles étaient loin de se ressembler. L'une était celle d'un petit marchand fort commun, nommé Genetz, qui arriva dans la localité avec quelques fonds en argent et des marchandises de toute espèce en mercerie. Il se montrait complaisant, quoiqu'au fond ce fût un mauvais drôle, révolutionnaire caché. Mais comme il avait loué un petit logement à un Français créole de nos amis, nous le traitions bien en qualité de compatriote.

Ce créole de Saint-Domingue connaissait beaucoup mon père, chez qui je l'avais vu moi-même à Paris. Il se nommait Bonamy. Ruiné de fond en comble par l'incendie du Cap[27], il n'avait sauvé que quelques fonds placés en France où sa femme, originaire de Nantes, s'était réfugiée avec ses deux filles. Elle mourut dans cette ville, et ses filles, encore enfants, avaient été recueillies par des oncles qui les élevaient. M. Bonamy, déclaré émigré, ne pouvait retourner ni à Saint-Domingue ni en France. Il cherchait le moyen d'assurer son existence en Amérique, quand les 10.000 ou 12.000 francs qu'il avait pu sauver du Cap auraient été dépensés. C'était un homme de la meilleure compagnie, instruit, même savant, rempli d'esprit, d'agrément, de facilité à vivre. Il venait souvent chez nous. Prime le ramenait dans le traîneau à son retour du marché, où il allait presque tous les jours vendre une charge de bois, ainsi que du beurre et de la crème pour les déjeuners.

Mon beurre avait pris une grande vogue. Je l'arrangeais soigneusement en petits pains, avec un moule à notre chiffre, et le plaçais coquettement dans un panier bien propre, sur une serviette fine. C'était à qui en achèterait. Nous avions huit vaches bien nourries, et notre beurre ne se ressentait pas de l'hiver. Ma crème était toujours fraîche. Cela me valait tous les jours pas mal d'argent, et la charge de bois du traîneau rapportait au moins deux piastres[28].

Prime, quoique ne sachant ni lire ni écrire, n'en tenait pas moins son compte avec une telle exactitude qu'il n'y avait jamais la moindre erreur. Il rapportait souvent de la viande fraîche achetée à Albany, et, à son retour, mon mari, sur ses indications, inscrivait le montant de ses recettes et de ses dépenses.

M. Bonamy venait ordinairement le samedi et restait à la ferme jusqu'au lundi. Une fois, au commencement du printemps, son séjour fut plus long. Une chute de cheval le retint chez nous au delà de quinze jours.

L'autre famille habitait Albany, en attendant le moment d'aller s'établir au Blackriver, du côté du lac Erié. Son chef, M. Desjardin, était l'agent d'une compagnie propriétaire d'immenses terrains qu'elle revendait en parcelles à de pauvres colons irlandais ou écossais, ou même français, que des négociants de New-York lui adressaient.

Suivons un de ces groupes de colons, que j'ai connu, pour faire comprendre cette sorte d'établissement.

Il était composé du mari, de la femme, d'un garçon de quinze à dix-sept ans et de deux filles. Je les vis partir à pied, marchant sur la neige, chacun des trois premiers le dos chargé d'un paquet disposé en forme de hotte. Le mari conduisait à la main un mauvais cheval attelé à un petit traîneau, sur lequel il avait placé deux barriques, l'une de farine, l'autre de porc salé, plusieurs haches, des outils de jardinage ou autres, quelques paquets et les deux petites filles.

Arrivés au Kentucky, État maintenant si florissant, mais désert alors, ils se seront adressés au représentant de la personne qui leur avait ou vendu ou affermé la terre sur laquelle ils devaient s'établir. Leur premier soin aura été d'abattre des arbres pour construire la log house. Provisoirement des voisins les auront logés. Ils auront ensuite débarrassé le sol de ses broussailles en y mettant le feu qui aura également brûlé les basses branches des arbres. À la fonte des neiges, ils auront ratissé ces charbons avec une herse et semé du blé. Il n'en fallait pas davantage pour avoir une bonne récolte. Peu à peu on se sera servi des grands arbres, dont quelques branches seulement étaient brûlées, pour construire des clôtures—fences—destinées à séparer la propriété en plusieurs lots, parmi lesquels le plus arrosé devient une prairie et une pâture. Et voilà une famille appelée à prospérer. Si un voyageur passe par là, il voit sortir de la hutte sept ou huit enfants de tout âge, frais et dispos, vivant de farine de maïs, de lait, de beurre, et tous se rendant utiles dès l'âge de quatre ans.

Ordinairement cette propriété est grevée d'une petite rente soit en blé soit en argent. Notre ferme payait quinze boisseaux de blé en nature ou en argent au Petroon Renslaër, et il en était de même pour toutes les fermes de son immense propriété de dix-huit milles de large sur quarante-deux de long.

M. Desjardin avait apporté d'Europe un mobilier complet et, entre autres choses, une bonne bibliothèque de mille à quinze cent volumes. Il nous les prêtait, et mon mari ou M. de Chambeau me faisait la lecture le soir pendant que je travaillais.

Nous déjeunions à 8 heures et nous dînions à 1 heure. Le soir, à 9 heures, nous prenions le thé, avec des tartines de notre excellent beurré et du bon fromage de stilton que M. de Talleyrand nous avait expédié. À cet envoi, il avait joint, à mon intention, un présent qui me causa le plus grand plaisir: c'était une belle et bonne selle de femme, y compris la bride, la couverture et les autres accessoires. Jamais don n'était venu si à propos. Nous avions, en effet, acheté avec la ferme, et par-dessus le marché, deux jolies juments pareilles de robe et de taille, mais très dissemblables de caractère.

L'une avait le tempérament d'un agneau, et quoiqu'elle n'eût jamais eu de mors dans la bouche, je la montai le jour même qu'elle fut sellée pour la première fois. En peu de jours, je la dressai aussi bien qu'aurait pu l'être un cheval de manège. Ses allures étaient très agréables et à l'occasion elle vous suivait comme un chien. L'autre était un démon que toute l'habileté de M. de Chambeau, officier de cavalerie, n'était pas parvenue à dompter. On arriva à la maîtriser au printemps seulement, en la faisant labourer entre deux forts chevaux et en fixant par les naseaux à un même gros bâton les têtes des trois bêtes. Elle en fut si furieuse, les premières fois, qu'au bout de dix minutes elle était mouillée de sueur. Avec le temps cependant on put la calmer. C'était une excellente jument valant au moins de 25 à 30 louis.