I
Les bateaux à vapeur n'étaient pas encore inventés, quoique cette nature de force motrice fût déjà en usage dans quelques fabriques. Nous avions même un tourne-broche— steam jack[41]—qui fonctionnait parfaitement et dont nous nous servions toutes les semaines, soit pour le roastbeef du dimanche ou pour de très gros dindons bruns et blancs dont l'espèce est bien supérieure à celles d'Europe. Mais Fulton n'avait pas encore appliqué sa découverte aux navires, et, puisque j'ai entamé ce sujet, je conterai tout de suite comment la pensée lui en fut suggérée.
Il existe entre Long-Island et New-York un bras de mer large d'un mille ou peut-être plus, que de petits bateaux traversent sans cesse quand le temps le permet. Comme il n'y a pas de courant, puisque ce n'est pas une rivière, le flux ne s'y fait sentir que par l'élévation de l'eau, et ne contrarie pas la navigation. Un pauvre matelot avait perdu les deux jambes dans un combat. Étant encore jeune, il jouissait d'une bonne santé et avait conservé beaucoup de force dans les bras. Il eut l'idée d'établir en travers de son canot d'écorce un bâton rond portant à ses deux extrémités, à droite et à gauche du canot, des ailes qu'il faisait mouvoir à volonté en étant assis à l'arrière. Ce système ingénieux fut remarqué par Fulton, un jour qu'il se trouvait dans le canot du pauvre matelot pour aller à Brooklyn, sur Long-Island, et lui donna la première idée d'appliquer la vapeur à la navigation.
Le commerce d'Albany était très considérable et se faisait par de gros sloops ou bricks. Presque tous avaient de bonnes chambres et un joli salon sur leur arrière, et prenaient des passagers. La descente à New-York durait vingt-six heures environ, mais il fallait rester à l'ancre pendant la période des montants. On tâchait toujours de partir d'Albany à la pointe du jour. Nous allâmes donc coucher à bord d'un de ces bricks, et avant le lever du soleil nous étions déjà loin du point de départ. La rivière du Nord ou d'Hudson est admirablement belle. Ses bords, couverts de maisons ou de jolies petites villes, s'élargissent avant de franchir la chaîne de montagnes très hautes et escarpées qui traversent le continent de l'Amérique du Nord dans toute sa longueur et dont les appellations diffèrent: Black mountains, Appalaches, Alleghanys. La rivière, avant de s'engager dans le défilé, forme un grand bassin de plusieurs milles de large, semblable à la partie du lac de Genève nommée le Fond du lac, avec cette différence toutefois que les montagnes ne commencent qu'au fond du bassin et que l'entrée de la rivière, située entre deux rochers à pic, s'aperçoit seulement lorsqu'on en est tout à fait rapproché. L'eau est si profonde, dans ce passage admirable, qu'une grosse frégate pourrait s'amarrer à la côte sans craindre de toucher. Nous naviguâmes toute la matinée du lendemain de notre embarquement au milieu de ces belles montagnes. Puis la marée nous ayant quittés, nous allâmes à terre visiter le lieu historique, de West-Point, célèbre par la trahison du général Arnold et le supplice du major André.
Cette histoire est certainement connue, mais je la relaterai néanmoins en peu de mots.
Le général américain Arnold n'avait donné jusqu'à ce moment aucune raison de douter de sa fidélité à la cause de l'Indépendance des États-Unis, et on avait remis, avec confiance, entre ses mains, la défense du passage de l'Hudson à travers les montagnes. C'est ce même défilé que Burgoyne aurait voulu forcer, si le général Schuyler ne lui avait pas fait mettre bas les armes à Saratoga[42].
Le général anglais Clinton était enfermé dans New-York, où l'armée américaine, commandée par Gates, le bloquait. L'occupation de West-Point avait d'autant plus d'importance pour les Anglais qu'elle aurait rétabli leurs communications avec le Canada, qui était leur propriété depuis l'ignominieuse paix de 1763[43]. S'en emparer représentait le salut pour l'armée anglaise, et l'on eut apparemment des motifs de suspecter que la cupidité d'Arnold serait plus forte que son patriotisme. La négociation ouverte devait être conclue par le jeune André, major dans l'armée anglaise, qui avait déjà visité Arnold plusieurs fois à West-Point. Lorsque le général Gates découvrit la trame, il envoya un bateau armé à l'endroit du rivage où André devait se rembarquer. Les marins qui conduisaient son canot l'avertirent de la présence du bateau américain, et lui persuadèrent, sans prévoir les tristes conséquences de leurs conseils, de prendre des vêtements de matelot. Mais le canot n'avait pas parcouru un quart de mille qu'il fut atteint par l'embarcation américaine et le major André fait prisonnier. Il était déguisé; on le considéra donc comme espion, et comme tel on le condamna à être pendu.
Le général Gates proposa de l'échanger contre le traître Arnold, qui s'était sauvé par les montagnes. Les Anglais refusèrent. Ils avaient trop grand besoin de ses services pour le rendre. Ils sacrifièrent André, dont le supplice devint le sujet de beaucoup de complaintes en prose et en vers. Ce jeune homme avait vingt ans seulement. Il était très distingué de figure et se faisait remarquer par son éducation. Sa mort fut le motif ou le prétexte de funestes représailles de la part des Anglais.
Quoique j'aie traversé beaucoup de lieux divers et admiré maints grands effets de la nature, je n'ai jamais rien vu de comparable au passage de West-Point. Il a perdu sans doute maintenant de sa beauté, surtout si on a abattu les beaux arbres qui baignaient leurs branches séculaires dans les eaux du fleuve. Ces montagnes escarpées étaient impropres à la culture. J'espère donc, pour l'amour de la nature, que la prosaïque fureur du défrichement ne les aura pas atteintes.