I
Mon mari travaillait à ses affaires, et avait entrepris des négociations pour racheter une partie de la terre de Hautefontaine, qu'on venait de vendre, lorsqu'un matin, à la pointe du jour, le 18 fructidor—4 septembre 1797—étant assise sur mon lit, occupée à donner le sein à ma fille, je crus entendre sur le boulevard un bruit de voiture d'artillerie. Ma chambre donnant sur la cour, je dis à Marguerite d'aller voir à la fenêtre de la salle à manger ce qui se passait. Elle revint en m'annonçant que de nombreux généraux, des troupes, des canons remplissaient le boulevard. Je me levai au plus vite et j'envoyai réveiller mon mari qui couchait au-dessus de ma chambre. Nous allâmes tous deux à la fenêtre, où bientôt après Mme de Valence nous rejoignit. Augereau était là, donnant des ordres. On barra la rue des Capucines et la rue Neuve-du-Luxembourg. M. de La Tour du Pin se rendit alors chez M. Villaret de Joyeuse, qui demeurait à l'entrée de cette dernière rue, et ne le quitta qu'au moment de son arrestation.
Vers midi, comme personne ne nous apportait de nouvelles, Mme de Valence et moi, poussées par la curiosité d'être renseignées, nous sortîmes, modestement vêtues pour ne pas être remarquées, avec l'intention d'aller chez Mme de Staël. Nous pensions prendre la rue Neuve-du-Luxembourg. Elle était barrée par une pièce de canon. Celle des Capucines de même. La rue de la Paix n'existait pas à cette époque. Nous dûmes remonter jusqu'à la rue de Richelieu pour trouver un passage libre. Toutes les boutiques étaient fermées. Il y avait beaucoup de monde dehors, mais on ne se parlait pas. Parvenues au guichet, nous le trouvâmes encombré d'une quantité de personnes que l'on empêchait de pénétrer sur le quai. À force de pousser et de nous glisser, nous parvînmes enfin à être au premier rang de la foule. Devant nous, des soldats faisaient la haie pour assurer le passage de cinq ou six voitures fortement escortées qui se dirigeaient au petit pas vers le pont Royal. Dans l'une d'elles—la dernière—nous reconnûmes MM. Portalis et Barbé-Marbois. Nous ayant aperçues, ils nous firent un signe d'amitié qui semblait dire: «Nous ne savons pas ce qu'on va faire de nous.» En voyant ce signe, une quantité de ces horribles femmes qu'on ne rencontre qu'aux jours de révolution et de tumulte, se mirent à nous apostropher et à crier: «À bas les royalistes!» La peur me prit, je l'avoue. Heureusement, comme nous nous trouvions immédiatement derrière le cordon des soldats, nous nous faufilâmes entre eux et, passant de l'autre côté, nous arrivâmes chez Mme de Staël.
Elle était avec Benjamin Constant et fort animée contre lui parce qu'il soutenait que le Directoire, en arrêtant les députés, avait fait un coup d'État indispensable. Comme elle exprimait la crainte qu'on ne les fît juger par une commission, il ne repoussa pas cette idée et dit, avec son air hypocrite: «Ce sera fâcheux, mais c'est peut-être nécessaire!» Puis il nous apprit que tous les émigrés rentrés recevraient l'ordre de quitter de nouveau la France, sous peine d'être jugés par des commissions militaires. Cette nouvelle me consterna et j'eus hâte de rentrer chez moi pour l'apprendre à mon mari. Hélas! on criait déjà dans les rues l'ordonnance du Directoire. En arrivant, je trouvai mon mari très perplexe quant au moyen d'avertir de tous ces événements sa tante, qui habitait Saint-Ouen. Les portes de Paris étaient fermées. Personne ne pouvait sortir des barrières sans une permission spéciale.
Par un bonheur singulier, je rencontrai Mme de Pontécoulant, que je connaissais pour l'avoir vue souvent chez Mme de Valence. Je dirai ultérieurement qui elle était. Elle se rendait à Saint-Denis, où se trouvait sa maison de campagne, munie d'un laissez-passer de sa section pour elle et pour sa femme de chambre. Je la priai de me permettre de me substituer à cette dernière, et, avec son obligeance habituelle, elle y consentit. Sur quoi, comme je ne pouvais abandonner ma petite Charlotte que je nourrissais, je lui demandai de m'adopter non pas à titre de femme de chambre, mais à titre de nourrice. La pensée qu'à son âge—elle avait de quarante cinq à cinquante ans—on la croirait, à la barrière, mère d'un enfant de huit mois, lui sourit. Nous partîmes donc ensemble. La pauvre femme fut bien vite désillusionnée. En effet, arrivées à la porte de la ville, les commis et les soldats, au lieu de féliciter la maîtresse, prodiguèrent leurs compliments à la nourrice. Mme de Pontécoulant en conçut de l'humeur, ce qui fut cause qu'au lieu de me mener à Saint-Ouen—ce détour n'aurait pas allongé son chemin de dix minutes—elle me déposa tout uniment sur la route, à l'extrémité d'une avenue très longue, que le poids de ma fille, alors fort grassouillette, me fît paraître plus longue encore à parcourir.
On imaginera aisément avec quelles exclamations je fus reçue par Mme de Poix et par ma tante. Celle-ci se décida à repartir aussitôt pour l'Angleterre. Auprès de ces dames se trouvaient plusieurs anciens émigrés que la nécessité de s'éloigner de nouveau de France désespéra. Cela mettait fin brusquement et d'une façon irrémédiable à tous les arrangements entrepris avec les acquéreurs de biens nationaux, et il est permis d'affirmer, avec raison, que les événements du 18 fructidor ont été aussi funestes aux fortunes des particuliers que la Révolution elle-même, car ils arrêtèrent net toutes les transactions auxquelles étaient, à cette époque, disposés les détenteurs des propriétés qui venaient d'être vendues au profit de la nation.
Le décret ordonnait à tous les émigrés rentrés sur le territoire français de sortir de Paris dans les vingt-quatre heures et de la France dans les huit jours. Mon avis était de repartir à l'instant même pour le Bouilh. Ayant quitté la France avec un passeport en règle et étant revenus avec ce même passeport dûment visé par les autorités françaises, aux États-Unis et en Espagne, je pensais que le décret ne pouvait s'appliquer à nous qui n'étions pas rentrés furtivement. Pour s'en assurer, mon mari alla trouver M. de Talleyrand. Fort occupé de son propre avenir, il ne s'embarrassait aucunement de celui des autres. Aussi, répondit-il sans hésiter que cela ne le regardait pas, et il nous engagea à soumettre le cas au ministre de la police, Sottin. Je me rendis alors chez Tallien, qui me fit très bon accueil. Il libella la situation dans laquelle nous nous trouvions, sans mentionner nos noms: «Un particulier, parti en 1794, avec passeport, etc., etc.» Les circonstances étaient relatées de la manière la plus favorable. Tallien me promit d'aller, à l'instant même, chez Sottin, pour lui faire apostiller ce papier, sans lequel nous ne pourrions faire viser le passeport de la municipalité de Saint-André-de-Cubzac, avec lequel nous étions venus à Paris, et dont nous devions être porteurs pour pouvoir sortir des barrières.
Je rentrai chez moi assez inquiète et commençai à faire mes paquets. On venait d'afficher un ordre de police mettant en demeure les propriétaires de dénoncer tout habitant de leurs maisons qui serait à Paris sans papiers en règle. Nous ne voulions pas créer des ennuis à Mme de Montesson, qui nous logeait. Sa propre position l'inquiétait et la préoccupait déjà suffisamment, car, comme depuis plusieurs mois elle recevait et accueillait avec une grande bienveillance les députés déportés, elle craignait d'être fort compromise.
Enfin, après plusieurs heures d'une attente très pénible, Tallien me retourna la demande qu'il avait soumise à l'inspection de Sottin. Ce ministre y avait ajouté, de sa main, et signé, l'annotation suivante: «Ce particulier est dans la loi.» Tallien, dans un billet qu'il m'écrivait en même temps à la troisième personne, s'excusait assez poliment de n'avoir rien pu obtenir, mais la fin de son billet aurait pu se traduire par ces mots: Je vous souhaite un bon voyage.