I

Ce fut au commencement de l'été 1798 que la princesse de Bouillon, dont j'ai parlé au commencement de ces souvenirs, vint en Angleterre pour régler la partie de la succession que lui avait laissée son amie la duchesse de Biron. Si je ne me trompe, il s'agissait de 600.000 francs placés en fonds anglais. Mme de Bouillon était Allemande, princesse de Hesse-Rothenbourg, quoiqu'elle eût passé sa vie en France et qu'elle y eût épousé le cul-de-jatte qui n'avait jamais été son mari que de nom. Liée par un long et fidèle sentiment au prince Emmanuel de Salm, elle en avait eu une fille, élevée sous le nom supposé de Thérésia… Pendant son émigration, elle l'avait mariée avec un jeune conseiller au parlement d'Aix, devenu célèbre depuis, M. de Vitrolles. J'entre dans ce détail pour servir d'exorde au récit qui va suivre.

Ce jeune homme pouvait avoir alors vingt-huit ou trente ans. Il accompagna Mme de Bouillon en Angleterre. Thérésia resta en Allemagne avec deux ou trois de ses enfants. Un seul, le petit Oswald, âgé de trois ans, accompagna sa grand'mère.

Ma tante avait loué, pour trois mois, pour Mme de Bouillon et son gendre, un petit appartement situé non loin de la maison que nous habitions. La première fois que M. de Vitrolles se présenta chez nous, ce fut ma bonne Marguerite qui lui ouvrit la porte, comme elle en avait coutume, parce que sa chambre donnait dans le petit vestibule d'entrée. Un moment après, elle entra chez moi en me disant: «Vous savez comme je connais les personnes à la première vue?»—«Eh! bien, lui dis-je, tu as sans doute déjà porté un jugement sur le monsieur que tu viens d'introduire?»—«Oh! mon Dieu, oui, répondit-elle. C'est un homme qui est fou ou qui est capable de tout. Gardez-vous de lui.» Je me mis à rire, comme de raison; mais, comme on le verra par la suite, les pressentiments de ma bonne ne l'avaient pas trompée.

Le séjour de Mme de Bouillon à Richmond nous attira plusieurs invitations agréables. La duchesse de Devonshire donna un grand déjeuner d'émigrés, dans sa délicieuse campagne de Chiswick; sa soeur, lady Bessborough, un beau dîner à Rochampton, où elle passait l'été dans une maison ravissante. Nous fûmes priés à ces deux réunions, et j'y allai avec plaisir, quoique je fusse grosse de sept mois et demi.

Les personnes qui n'avaient pas vu Mme de Bouillon depuis quelques années ne pouvaient la reconnaître. Comme je l'ai déjà dit, elle n'avait jamais été jolie, du moins je le présume; mais à l'époque dont je parle, âgée de cinquante-quatre ou cinquante-cinq ans, elle vous apparaissait comme une femme de grande taille, courbée et littéralement desséchée. Une peau jaune et tannée était collée sur ses os, et, à travers les joues, on pouvait compter ses grandes dents noires et cassées. Son visage était véritablement effrayant à regarder, et sa santé, détruite depuis plusieurs années, ne permettait pas de supposer qu'il pût jamais redevenir autre qu'on le voyait. Je me hâte d'ajouter que son esprit, sa grâce, sa bienveillance n'avaient rien perdu de leur charme. Souvent j'allais la voir le matin, et elle m'accueillait toujours avec une bonté qu'elle n'a jamais cessé de me témoigner. M. de Vitrolles se trouvait parfois avec elle. Lorsque j'entrais, il sortait, et je voyais alors Mme de Bouillon dans une émotion qui me surprenait. Elle tremblait, se plaignait d'avoir mal aux nerfs. Ses yeux rouges attestaient des larmes dont la trace se constatait encore sur la peau ridée des joues. Le moindre bruit, une porte que le vent fermait, la faisaient tressaillir. La pauvre femme reprenait avec peine un air plus calme. Quand, au bout d'une demi-heure, je me levais pour partir, elle me retenait, en me disant: «Restez, restez, jusqu'à ce qu'il vienne quelqu'un.»

Je rapportais mes observations à Mme d'Hénin, qui, dans les mêmes circonstances, en avait fait de semblables, et, comme moi, ne savait qu'en penser. Un matin, après une visite de ma tante à Mme de Bouillon, je vis revenir ces dames ensemble. Quelques moments plus tard, Mme d'Hénin entra chez moi accompagnée de M. de La Tour du Pin: «Nous avons disposé de vous,» dit-elle, «M. de Vitrolles part, et Mme de Bouillon ne veut pas rester seule dans son logement, quoiqu'elle l'ait encore à sa disposition pendant trois mois. Elle vous le cède en échange du vôtre. Vous y serez beaucoup mieux pour faire vos couches.» Un signe de mon mari me laissa comprendre que je devais accepter la proposition. Ma tante reprit: «Allons, allons, il faut tout lui dire. Autrement, elle va vous croire tous fous.»

Elle me fit alors le récit suivant: S'étant présentée chez Mme de Bouillon de beaucoup meilleure heure qu'à l'ordinaire, elle n'avait trouvé personne pour l'annoncer, était montée et avait entendu des cris étouffés et des sanglots. Au moment où elle ouvrait la porte de la chambre de Mme de Bouillon, M. de Vitrolles en sortit précipitamment, tenant quelque chose sous son habit que ma tante, dans son trouble, ne put distinguer. Renversée sur un fauteuil, à demi évanouie, pâle comme une morte, se trouvait Mme de Bouillon, hors d'état d'articuler une parole. Après quelques instants, pressée par les questions inquiètes de ma tante, elle finit par lui faire la confidence du mystère le plus extravagant. M. de Vitrolles s'était pris ou feignait d'être pris pour elle, malgré son âge, malgré son effrayante maigreur, d'une passion inexplicable, effrénée. Envahi par sa folie, il venait de se laisser aller aux derniers excès de la fureur, jusqu'à la menacer, un pistolet sur la gorge, pour lui arracher la promesse de céder à ses monstrueux désirs. Rien au monde, avait-elle ajouté, ne pourrait la décider à rester un jour de plus seule avec un tel insensé. C'est alors que ma tante l'avait emmenée dans sa maison.

M. de Lally et M. de La Tour du Pin, en compagnie de M. Malouet, en ce moment à Richmond, et de M. de Poix, se rendirent au logement de ce fou. Ils craignaient que dans son délire il n'eût attenté à ses jours. Bien loin de là, il avait simplement fait son portemanteau et était parti pour Londres. Ces messieurs l'y suivirent, car Mme de Bouillon exigeait qu'il quittât l'Angleterre sur-le-champ. Le même soir, ils le trouvèrent dans un lodging[104] qu'il s'était procuré. À leur vue, il se mit à simuler le fou furieux, avec une telle violence que, craignant une catastrophe, et n'osant pas se fier à la pensée que ce n'était qu'une feinte, ils envoyèrent chercher un médecin séance tenante. Celui-ci fut-il induit en erreur par un rôle joué dans la perfection ou prit-il les apparences de l'être, je ne le sais, mais le fait est qu'il fit venir des gardiens qui mirent le strait waiscoat[105] à M. de Vitrolles et le couchèrent à plat sur son lit. M. de La Tour du Pin et ses trois compagnons s'en allèrent alors en promettant de revenir le lendemain matin. M. Malouet dirigeait à Londres, avec quelques autres personnes, les affaires des émigrés. Il s'occupa de faire viser le passeport de M. de Vitrolles à l'alien office[106]. Sur le passeport, on ajouta une clause spéciale lui ordonnant d'être sorti de l'Angleterre sous trois jours, avec défense d'y rentrer.

Le lendemain matin, ces quatre messieurs trouvèrent notre fou calmé et prétendant n'avoir aucun souvenir de ce qui s'était passé. Il n'en fut pas moins consigné à un messager d'État, qui le mena, je crois, à Yarmouth, où on l'embarqua pour Hambourg.

Je ne l'ai revu, depuis, qu'en 1814. Par une chaude soirée d'août, j'étais chez Mme de Staël. Nous causions, assises sur le perron, dans l'obscurité. Un monsieur survint et se mêla à la conversation. Parmi les personnes présentes, l'une d'elles m'ayant appelée par mon nom, le nouvel arrivé s'empressa de saisir son chapeau et de s'en aller. Mme de Staël de s'écrier: «Où allez-vous donc, M. de Vitrolles?» Mais il ne répondit pas et s'enfuit. Comme la nuit cachait nos physionomies, je pus sourire sans le compromettre. Mme de Bouillon était morte, et nous avions tous pris l'engagement de ne pas dévoiler cette circonstance.