I
L'été de 1799 s'écoula sans rien de remarquable, Lady Jerningham venait de s'installer à Cossey, où elle m'engageait de nouveau à la rejoindre pour passer auprès d'elle les six mois de son séjour à la campagne. Le loyer de notre maison à Richmond, qu'elle avait pris à sa charge, était sur le point d'expirer, et il eût été peu délicat de notre part de lui demander de le renouveler dans le but de ne pas accepter l'hospitalité qu'elle nous offrait. Ma tante était seule à Cossey. Sa nièce, Fanny Dillon, ma cousine germaine, qu'elle avait élevée, venait d'épouser sir Thomas Webb, baronnet catholique, assez médiocre sujet, quoique très bien né. Son fils aîné, Georges Jerningham, s'était aussi marié avec une demoiselle Sulyarde, d'une beauté remarquable et appartenant à une ancienne et noble famille catholique. William Jerningham se trouvait en Allemagne. Son cher Edward ne l'avait pas quittée, et cela lui suffisait. Dans ces conditions, c'eût été la disgrâce la plus marquée de ne pas aller à Cossey. Nous nous préparions donc à nous mettre en route lorsqu'arriva la nouvelle du retour inopiné d'Égypte du général Bonaparte, débarqué à Fréjus.
En apprenant cet événement, nous partîmes aussitôt pour Cossey, avec l'espoir de pouvoir même bientôt passer sur le continent et peut-être de rentrer en France. C'est pendant notre séjour là-bas que l'heureuse nouvelle de la chute du Directoire et de la révolution du 18 brumaire nous atteignit. Quelque temps après, des lettres de M. de Brouquens et de notre beau frère, le marquis de Lameth, nous engagèrent à revenir en France avec des passeports allemands et en passant par la Hollande.
Lady Jerningham proposa que mon mari partît seul. Cela eût peut être mieux valu, car j'étais grosse de six mois passés, et de cette façon j'aurais fait mes couches à Cossey. Mais aucune considération ne put me déterminer à me séparer de mon mari pour un temps indéterminé. Les communications entre l'Angleterre et la France, en temps de guerre, pouvaient être tout à fait interrompues. Les nouvelles que l'on recevait par Hambourg avaient souvent un mois de date. Enfin, je repoussai toutes les propositions de lady Jerningham. Une des principales raisons qui me confirmèrent dans ma décision fut une parole malheureuse de ma tante: elle dit un jour que l'enfant attendu serait le sien et qu'elle le garderait. Jamais je n'aurais consenti à cet abandon. D'un autre côté, j'envisageais avec peu de confiance cette rentrée en France. Je me disais: «Mon mari peut être chassé une fois encore, comme il l'a déjà été, et si à ce moment il se trouve au Bouilh, il ira en Espagne. Comment l'y rejoindre, seule avec trois enfants, si on ne peut traverser la France? Puis, ayant une maison à Paris, on ne pourra jamais, en mon absence, tenter aucune démarche pour chercher à la vendre.» En résumé, je ne voulais pas quitter mon mari, et je résistai à tous les raisonnements.
On nous envoya de Londres, pour mon mari, moi et mes enfants, un passeport danois. Nous partîmes pour Yarmouth, afin de prendre passage sur un paquebot de la marine royale. Dans ce temps-là, il n'y avait pas de bateaux à vapeur. Notre attente à Yarmouth se prolongea pendant tout le mois de décembre. Nous n'osions pas retourner à Cossey, quoique la distance ne fût que de dix-huit milles, le capitaine nous ayant déclaré que dès que le vent deviendrait favorable, c'est-à-dire soufflerait du sud-est, il mettrait sur l'heure à la voile. C'est tout au plus s'il consentait à nous laisser à terre, tant il avait hâte de partir dès que ce serait possible. Chaque courrier apportait des dépêches du gouvernement.
Jamais les jours ne me parurent plus tristes que pendant ce mois passé à Yarmouth. Nous étions installés dans un mauvais petit lodging[125] de deux chambres, où l'on nous nourrissait, et dont nous ne pouvions sortir, car le temps était affreux. Le vent contraire soufflait avec furie. Tous les jours on parlait de vaisseaux échoués ou qui avaient péri. On ne peut s'imaginer combien de tels récits sont de nature à déprimer les personnes appelées à s'embarquer d'un moment à l'autre. Je voyais avec effroi le temps s'écouler et le terme de ma grossesse s'approcher. La crainte d'accoucher en route ne me quittait pas, et c'est ce qui arriva, en effet. Dix fois par jour, mon fils[126] allait sur le port pour consulter la girouette. Le vent, toujours au nord-est, nous était absolument contraire.
Enfin, un matin on vint nous chercher pour monter sur le bateau, où se trouvaient nos effets depuis longtemps déjà. À peine avions-nous mis le pied sur le pont qu'on leva l'ancre.
Je me réfugiai aussitôt dans un lit. Comme il y avait beaucoup de passagers, il était prudent de ne pas tarder à se procurer un gîte assuré. D'ailleurs, dans mon état, le roulement de ce packet[127], une vraie coquille de noix, aurait pu m'être funeste. Je me couchai toute habillée. Ma couchette se trouvait dans la chambre commune à tous les passagers. Au nombre de quatorze, ils comprenaient des hommes de toutes les nationalités et de toutes les catégories: Français, Russes, Allemands, courriers, etc.. les uns atteints du mal de mer avec toutes ses suites, les autres buvant du punch, de l'eau-de-vie, du vin. Tout ce monde était réuni dans une petite chambre, où l'air n'arrivait que par la porte. On avait, en effet, fermé l'écoutille, tellement la mer était grosse. Une lampe infecte servait d'éclairage de jour comme de nuit et augmentait encore la masse de dégoûts de toutes sortes dont on était accablé dans cet horrible trou. Je ne pense pas avoir jamais autant souffert que pendant les quarante-huit heures que dura la traversée.
Mon mari et ma bonne[128], accablés du mal de mer, étaient étendus comme morts dans leurs lits. Couchée près de moi se trouvait ma fille[129], effrayée par la vue des hommes qui nous entouraient. Mon fils seul, avec ses dix ans, restait debout et suppléait à tout. Il avait lié connaissance avec les passagers, parlait anglais avec l'équipage, et le capitaine l'appelait my brave little fellow[130]. Vers le milieu de la seconde nuit de notre voyage, nous eûmes pendant quelques heures la cruelle inquiétude d'être laissés à Héligoland, petite île à l'embouchure de l'Elbe, au cas où le fleuve ne serait pas dégagé de glaces. Le capitaine déclara ensuite qu'en raison du gros temps, si le vent tournait à aucun point du nord, il se trouverait contraint, pour éviter les atterrissages, de retourner en Angleterre sans chercher à débarquer. Heureusement, nous échappâmes à ces deux éventualités. Après avoir passé devant l'île d'Héligoland sans nous y arrêter, nous pénétrâmes dans l'Elbe pour aller mouiller au large du petit port de Cuxhaven, dans lequel nous n'entrâmes pas.
Le capitaine avait hâte de se débarrasser de ses passagers. On jeta dans une chaloupe les effets pêle-mêle. Mon mari et ma bonne partirent avec mon fils. Quant à moi, le capitaine, compatissant à mon état, m'embarqua, ainsi que ma fille dans un canot particulier, et donna l'ordre aux deux matelots qui le montaient de me mettre à terre le plus près possible de la ville. Cette recommandation faillit m'être fatale. La marée étant basse, lorsque nous accostâmes la jetée, j'éprouvai beaucoup de peine à monter, les deux matelots me saisirent alors par les poignets; malgré le balancement du canot, ils ne me lâchèrent plus, et cela bien heureusement, car je serais certainement tombée dans la mer; puis ils me hissèrent sur la jetée, de telle sorte que pendant quelques instants je fus suspendue par les bras: ils me quittèrent ensuite en me laissant seule avec ma petite Charlotte. Je sentis que je m'étais fait beaucoup de mal. Je dus néanmoins me mettre en route pour retrouver mon mari, que j'apercevais au loin monté sur une charrette, qui portait également la bonne et nos effets. Ce ne fut pas sans peine que je le rejoignis. Je ressentais une violente douleur au côté droit, et depuis j'ai toujours été persuadée que je m'étais fait une lésion interne dans la région du foie. Les médecins n'ont jamais voulu reconnaître ce mal, mais il n'en est pas moins vrai que je n'ai pas cessé d'en souffrir à dater de ce jour et qu'à soixante-treize ans que j'ai aujourd'hui, j'en souffre encore.
Nous allâmes frapper à la porte de deux ou trois auberges sans pouvoir trouver de logement, tant il y avait d'émigrés partant pour l'Angleterre ou en venant.
Enfin, dans l'une d'entre elles cependant, quand on s'aperçut que je souffrais, on m'apporta, par charité, une paillasse et des draps avec lesquels on me fit un lit par terre. Marguerite me déshabilla, ce qui ne m'était pas arrivé depuis trois jours, et je pus me coucher. Quelques instants après, je fus prise d'une fièvre violente, jointe à un transport au cerveau, qui dura toute la nuit. M. de La Tour du Pin, très inquiet, craignait une fausse couche ou une maladie grave. Il envoya chercher un médecin. Après bien des recherches on en ramena un qui ne parlait pas un mot de français. Je parvins, aidée toutefois d'un interprète, à lui faire comprendre que j'attribuais ma douleur au côté, au fait d'avoir été tenue suspendue par les bras au moment où les matelots m'enlevèrent du canot pour me mettre sur la jetée. Il m'appliqua sur le point malade un grand cataplasme composé d'avoine bouillie dans du vin rouge, et m'ordonna une drogue si calmante que je dormis vingt-quatre heures de suite. À mon réveil, j'étais tout à fait rétablie.