I

Je retournai à Bruxelles après quelques grands dîners de noce très ennuyeux, en particulier chez les quatre témoins, MM. de Talleyrand, de Bassano, Lebrun; j'ai oublié le nom du quatrième. Je partis avec joie pour retrouver mon mari et mes enfants. L'automne et l'hiver s'écoulèrent fort agréablement à Bruxelles. Je donnai deux ou trois beaux bals. Mme de Duras vint passer quinze jours auprès de nous avec ses filles[174]. Je les fis danser et les menai au spectacle, dans une excellente loge de la préfecture. Elles s'amusèrent beaucoup.

La reine Hortense avait traversé Bruxelles au cours du dernier voyage qu'elle fit pour rejoindre son mari pendant quelques jours à Amsterdam. Je la vis à son passage. Elle affectait un ennui sans exemple de la nécessité d'aller remplir ses devoirs de reine.

Je ne me souviens plus si ce fut cette année-là qu'elle reçut à Aix-la-Chapelle la nouvelle de l'accouchement de sa belle-soeur[175], survenu à Milan à 9 heures du matin. On le savait à midi à Paris, à 1 h 30 à Bruxelles, et, par un courrier de la poste à cheval, à 8 heures du soir à Aix-la-Chapelle. Le télégraphe, la vapeur et les chemins de fer ont changé le monde!

C'est vers ce même temps, me semble-t-il, que la fille unique du prince de Solre épousa Fernand de Croy, son cousin. Fernand de Croy était le second fils du duc de Croy, frère aîné du prince de Solre. Le mariage fut célébré au château du Roeulx en grande pompe et avec une splendeur toute aristocratique. Cette belle habitation est située dans les environs de Mons, et hors des confins du département de la Dyle. M. de Solre, que j'avais connu tout jeune, ainsi que ses frères, dans mon enfance, venait souvent à Bruxelles. Aucun membre de la famille ne s'était rapproché du régime impérial. Le duc de Croy, père du nouveau marié, habitait en Westphalie, la petite principauté de Dülmen, où il était souverain. Le duc d'Havré, père de la princesse de Solre et oncle du prince, se trouvait en Angleterre auprès de Louis XVIII. Toute cette famille déplaisait à l'Empereur. Il voulut ou crut les intimider en les persécutant. La noce, célébrée au Roeulx, lui en fournit le prétexte. M. de Solre et tous les siens furent exilés au Roeulx. Cela touchait presque au ridicule, car aucun d'eux n'avait l'intention de s'en absenter. Le duc de Montmorency s'en tira en faisant entrer son fils au service et en acceptant que sa femme devînt dame du palais de la nouvelle Impératrice. M. de Vérac fut fait chambellan. On envoya M. de Caraman en exil en Piémont, où il resta enfermé à Ivrée pendant quelque temps.

N'ayant pas la prétention d'écrire l'histoire, je ne dirai rien du mariage de l'empereur Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise. Je rapporterai seulement ce que ma soeur me raconta de l'arrivée de cette princesse à Compiègne. Elle en avait été témoin oculaire, et pouvait d'ailleurs par son mari, Bertrand, savoir certaines choses que d'autres ignoraient.

L'Empereur se trouvait donc à Compiègne avec les nouvelles dames de l'Impératrice, et dans une impatience sans bornes de voir sa nouvelle épouse. Une petite calèche attendait tout attelée dans la cour du château pour le conduire au-devant d'elle. Lorsque l'avant-courrier parut, Napoléon se précipita dans la calèche et partit à la rencontre de la berline qui contenait cette épouse tant désirée. Les voitures s'arrêtèrent. On ouvrit la portière et Marie-Louise s'apprêtait à descendre, mais son époux ne lui en donna pas le temps. Il monta dans la berline, embrassa sa femme et, ayant repoussé sans façon sa soeur, la reine de Naples, sur le devant de la voiture, il s'assit à côté de Marie-Louise. En arrivant au château, il descendit le premier, lui offrit son bras et la mena dans le salon de service, où toutes les personnes invitées étaient rassemblées. Il faisait déjà nuit. L'Empereur présenta, l'une après l'autre, toutes les dames de la maison, puis les hommes. Cette présentation terminée, il prit l'Impératrice par la main et la conduisit dans son appartement. Chacun crut que la souveraine procédait à sa toilette. On attendit une heure, et l'on commençait à avoir grande envie de souper, lorsque le grand chambellan vint annoncer que leurs Majestés étaient retirées.—Bertrand dit à l'oreille de sa femme: «Ils sont couchés.» La surprise fut grande, mais personne n'en laissa rien voir, et on alla souper.

Ma soeur apprit le lendemain par son mari que Marie-Louise avait présenté à l'Empereur une permission ou déclaration signée de l'archevêque de Vienne, attestant «que le mariage par procureur était suffisant pour que l'on pût se livrer à la consommation sans plus de cérémonie».

Comme mon beau-frère était l'homme le plus véridique, je ne doute pas un moment de l'authenticité de cette particularité.