I

Ce fut au mois d'avril 1813 que nous arrivâmes à Amiens, où nous étions destinés à voir se dérouler des événements auxquels nous étions loin de nous attendre. Nous y trouvâmes notre beau-frère, le marquis de Lameth, dont l'amitié nous avait déjà ménagé une réception très favorable de la part de la noblesse et des gens en vue de la ville, jusqu'alors fort mécontents de leurs préfets.

Les autorités étaient assez mal composées. Au chef-lieu, l'un des hauts fonctionnaires, le receveur général, un régicide, venait de se suicider. On l'avait remplacé par son gendre, M. d'Haubersaert. Un magistrat, M. de La Mardelle, procureur général, ancien officier de hussards, se comportait comme s'il n'avait pas changé d'état. Les présidents étaient tout à fait communs. Leurs femmes se faisaient remarquer par des tournures grotesques, des manières ridicules. Elles appelaient en public leurs maris ma poule ou mon rat. Comme général commandant la division nous avions M. d'Aigremont. Sa femme était jolie et assez bonne enfant. Un tel milieu ne pouvait convenir ni à Charlotte, ni à moi, et dès le début de mon séjour, je m'arrangeai pour ne composer ma société que des gens considérables de l'endroit. Le dépôt du régiment des chasseurs de la garde tenait garnison à Amiens. Le major, M. Le Termelier, homme très agréable et de la meilleure compagnie, le commandait. La famille de Bray, négociants très considérés d'Amiens, firent aussi partie de nos relations, ainsi que plusieurs autres personnes dont j'ai malheureusement oublié les noms.

La maison affectée à la préfecture était charmante. Elle venait d'être remeublée à neuf, avec élégance et avec luxe. Le rez-de-chaussée comprenait un appartement complet, où je me logeai avec mon mari. À côté se trouvait aussi le cabinet du préfet, communiquant avec les bureaux. Le tout donnant sur un magnifique jardin de sept à huit arpents, bien planté. Cela nous procurait presque le plaisir d'être à la campagne.

Les premiers jours de l'été se passèrent très agréablement. Nous allions souvent dîner dans les environs, chez des voisins qui y résidaient pendant la belle saison: Mme d'Hauberville, les Rougé, un M. de Vismes, le marquis de Lameth. Ma fille Cécile, âgée à cette époque de treize ans, possédait déjà un talent distingué en musique, en même temps qu'une voix charmante et très étendue. Je lui avais donné, pendant les cinq ans que nous avions passés à Bruxelles, un excellent maître d'italien. Originaire de Rome et ne sachant pas le français, il avait habitué ma fille à parler le bel idiome romain. Elle s'exprimait dans cette langue avec facilité. Charlotte et elle faisaient en outre des lectures non seulement en italien, mais également en anglais. Nous nous trouvions très bien établis à Amiens, quand nous commençâmes à entendre gronder l'orage. On était si confiant dans la fortune de Napoléon, que l'idée ne venait à personne d'admettre qu'il eût d'autre ennemi à craindre que les frimas qui lui avaient été si fatals pendant la campagne de Russie.

Cependant, après la bataille de Leipzig, commencèrent les réquisitions, les levées d'hommes et l'organisation des gardes d'honneur. Cette dernière mesure jeta la désolation dans les familles.

M. de La Tour du Pin eut besoin, dans cette circonstance, de toute sa fermeté. Il servait le gouvernement de bonne foi, et la pensée de la restauration n'avait pas encore surgi dans son esprit. Il ne la prévoyait ni ne la désirait. Toutes les fautes et tous les vices, causes de la première Révolution, lui étaient encore trop présents à la mémoire pour qu'il pût écarter la crainte de voir la famille royale exilée ramener avec elle, par faiblesse, des abus de tous genres. Le mot si bien justifié: «Ils n'ont rien oublié, ni rien appris!» revenait souvent à sa pensée. Cependant il tâchait, autant que possible, d'apporter des adoucissements dans l'application de l'organisation des gardes d'honneur. C'était parmi les gens riches qu'on trouvait le plus de résistance à certaines mesures, et je lui ai souvent entendu répéter: «Ils donnent plus volontiers leurs enfants que leur argent.» Dans une ville de fabriques de laines, comme Amiens, les réquisitions étaient très pesantes, et mon mari redoutait surtout l'avidité et la friponnerie des réquisitionnaires.

Le canon de Laon, que nous entendîmes à Amiens, nous donna la première pensée de l'envahissement du territoire. Quelques jours plus tard, M. d'Houdetot, le préfet de Bruxelles, fuyant devant l'invasion, entra un soir dans notre salon au moment même où le receveur général, M. d'Haubersaert, qui voyait tout en beau, nous disait qu'il venait de recevoir une lettre de Bruxelles, et que la Belgique était à l'abri d'un coup de main.

Bientôt après, on signala l'apparition d'un corps de Cosaques, commandé par le général Geismar, dans les plaines aux environs de la ville. C'est à cette époque que passa à Amiens le général Dupont, sous l'escorte de gendarmes. Il avait d'abord été transféré du château de Joux, où Napoléon l'avait fait enfermer après la capitulation de Baylen, à la citadelle de Doullens. On le conduisait maintenant à Tours, afin qu'il ne fût pas délivré par les alliés. Il n'alla pas plus loin que Paris, et la sévérité dont il avait été l'objet fit sa fortune.

Les Cosaques s'approchèrent si près d'Amiens qu'on les voyait du clocher de la cathédrale. L'escadron de chasseurs en garnison dans la ville, commandé par notre aimable major, se porta au-devant d'eux, et leur en imposa si bien qu'ils ne reparurent plus.

Ma fille Charlotte attendait le moment de ses couches, et nous n'osâmes pas hasarder de la laisser à la préfecture, dans la pensée que si la ville était prise, la maison du préfet serait une des premières livrées au pillage. Nous l'établîmes dans un appartement, obligeamment mis à notre disposition, avec sa soeur Cécile et toi-même, mon cher fils[204]. On y transporta également la plus grande partie des effets que nous avions à la préfecture, où je restai avec mon mari.

Un soir, un homme qui nous était inconnu arriva de Paris. C'était Merlin de Thionville. Il avait reçu la mission, disait-il, de former un corps franc, et possédait un ordre du ministre de la police, Rovigo, pour enrôler dans les prisons tous les individus qui n'y étaient pas détenus pour crime capital. Il emmena tous ces vauriens, dont on n'entendit plus parler.