III

Nous causâmes beaucoup en route, sur tous les sujets, comme on a coutume de le faire lorsqu'on se retrouve. Les dernières nouvelles d'Europe, dont ils n'avaient pas eu connaissance pendant leur course au Niagara—ils en étaient revenus la veille au soir seulement—étaient plus terribles que jamais. Le sang coulait à flots à Paris. Mme Elisabeth avait péri. Nos parents, nos amis, aux uns et aux autres, comptaient au nombre des victimes de la Terreur. Nos prévisions ne nous laissaient pas pressentir où cela s'arrêterait.

Lorsque nous arrivâmes chez le bon général, il était sur son perron, nous faisant des signes de loin, et criant: «Venez donc, venez donc. Il y a de grandes nouvelles de France!» Nous entrâmes dans le salon, et chacun s'empara d'une gazette. On y racontait la révolution du 9 thermidor, la mort de Robespierre et des siens, la fin de l'effusion du sang, et le juste supplice du tribunal révolutionnaire. Nous nous félicitions mutuellement. Mais les vêtements de grand deuil dont nous étions vêtus, mon mari et moi, attestaient trop tristement que cette justice du ciel arrivait trop tard pour nous. L'événement nous apportait donc moins de cause de satisfaction personnelle qu'à MM. de Talleyrand et de Beaumetz.

Le premier se réjouissait surtout que Mme Archambauld de Périgord, sa belle-soeur, eût échappé au supplice, lorsque beaucoup plus tard dans la soirée, ayant repris sur la table un journal qu'il croyait avoir lu, il y trouva la terrible liste des victimes exécutées le jour même du 9 thermidor, au matin, pendant la séance où l'on dénonçait Robespierre, et dans laquelle elle figurait. Cette mort le frappa bien douloureusement. Son frère, qui ne se souciait guère de sa femme, était sorti de France dès 1790, et comme leur fortune appartenait à sa femme, il avait trouvé plus convenable, et surtout plus commode, qu'elle restât, pour éviter la confiscation. Cette vertueuse personne avait obéi; et lorsque, après sa condamnation, on lui proposa de se déclarer grosse, affirmation qui l'aurait sauvée au bout de quelques heures, elle ne le voulut pas. Elle laissait trois enfants: une fille, Mme Juste de Noailles, maintenant duchesse de Poix, et deux fils, Louis, mort à l'armée, sous Napoléon, et Edmond, qui épousa la plus jeune des filles de la duchesse de Courlande. Sans la connaissance de ce cruel événement, notre soirée chez le général Schuyler aurait été des plus agréables.

M. Law, le compagnon de voyage de MM. de Talleyrand et de Beaumetz, pouvait passer pour le plus original des Anglais, qui le sont tous plus ou moins. C'était un grand homme blond, de quarante à quarante-cinq ans, d'une belle figure mélancolique. Quand une idée le préoccupait, la maison se serait écroulée qu'il n'aurait pas levé les yeux. Le soir, en retournant à l'auberge, il dit brusquement à M. de Talleyrand:

«Mon cher, nous ne partirons pas après-demain.»

«—Et pourquoi? Vous avez retenu votre passage sur le sloop qui descend à New-York.»

«—Oh! cela est égal. Je ne veux pas partir. Ces gens de Troy que vous avez été chercher…»

«—Eh! bien?»

«—Je veux les revoir encore plusieurs fois. Demain, vous irez chez eux?»

«—Oui.»

«—J'irai vous y prendre le soir. Je veux voir cette femme-là chez elle.»

Puis il retomba dans son silence dont on ne put le faire sortir.

Le lendemain matin, après avoir déjeuné chez notre paternel général, M. de Talleyrand et mon mari revinrent à Troy. Je les y avais précédés dès le matin, car il me fallait préparer le dîner pour mon hôte. Un petit nègre conduisant une carriole, qu'on se procurait facilement à Albany pour un dollar, attelage semblable aux chaises à un cheval—«baroccini»—qui parcourent si lestement les routes de la Toscane, m'avait ramenée à mon emploi de cuisinière et de maître d'hôtel.

M. de Talleyrand fut aimable, comme il l'a toujours été pour moi, sans aucune variation, avec cet agrément de conversation que nul n'a jamais possédé comme lui. Il me connaissait depuis mon enfance, et prenait par là une sorte de ton paternel et gracieux d'un très grand charme. On regrettait intérieurement de trouver tant de raisons de ne pas l'estimer, et l'on ne pouvait s'empêcher de chasser ses mauvais souvenirs, quand on avait passé une heure à l'écouter. Ne valant rien lui-même, il avait, singulier contraste, horreur de ce qui était mauvais dans les autres. À l'entendre sans le connaître, on aurait pu le croire un homme vertueux. Seul son goût exquis des convenances l'empêchait de me dire des choses qui m'auraient déplu, et si, comme cela est arrivé parfois, elles lui échappaient, il se reprenait aussitôt en disant: «Ah! c'est vrai. Vous n'aimez pas cela.»

Le soir, M. Law, accompagné de M. de Beaumetz, vint prendre le thé. J'avais déjà une vache. Je leur donnai d'excellente crème. Nous allâmes nous promener. M. Law m'offrit le bras, et une longue conversation s'engagea entre nous.

Frère de lord Landaff, il était parti étant encore jeune pour l'Inde, où il avait occupé pendant quatorze ans l'emploi de gouverneur de Patna, ou quelque chose d'analogue. Là il avait épousé une veuve bramine très riche, dont il avait eu deux fils, encore enfants. Sa femme était morte en lui laissant des sommes considérables. De retour en Angleterre, il s'y était ennuyé et avait pris le parti de venir en Amérique pour dépenser dans ce pays, en acquisitions de terrains, une partie des capitaux qu'il avait rapportés de l'Inde. Son intention était de s'assurer si le peuple nouveau méritait l'estime qu'il songeait à lui accorder. J'en doutai et ne le lui cachai pas, mais il n'adopta pas ma manière de voir. Son imagination avait créé une Amérique chimérique dont il ne voulait pas démordre. C'était un idéologue, mais pour le reste spirituel, instruit, poète et historien. Il avait écrit en anglais plusieurs choses intéressantes de l'histoire du Mogol[19] et traduit un poème hindou du dernier souverain[20], à qui on avait crevé les yeux et qui était en prison depuis je ne sais combien d'années. Après m'avoir promis de m'envoyer cette traduction le lendemain, il tomba dans une profonde rêverie et ne parla plus jusqu'à la fin de la promenade. Seulement, en entrant dans la maison, il poussa un grand soupir et s'écria: Poor Mogol![21].

Le surlendemain de ce jour, nous allâmes passer la journée chez Mme Renslaër avec tous les Schuyler. M. de Talleyrand avait été extrêmement impressionné par la grande distinction d'esprit de Mme Renslaër, et ne pouvait croire, à la manière dont elle en jugeait les événements et les hommes, qu'elle n'eût pas passé des années en Europe. Elle était également fort intéressante à entendre sur l'Amérique et sur la révolution de ce pays, dont elle avait une connaissance très étendue et très approfondie grâce à son beau-frère, le colonel Hamilton, l'ami en même temps que le confident le plus intime de Washington.

On attendait le colonel Hamilton à Albany, où il comptait passer quelque temps chez son beau-père, le général Schuyler. Il venait de quitter le ministère des finances qu'il dirigeait depuis la paix, et c'était à lui que l'on devait le bon ordre établi dans cette partie du gouvernement des États-Unis. M. de Talleyrand le connaissait et en avait la plus haute opinion. Mais il trouvait très singulier qu'un homme de sa valeur, doué de talents si supérieurs, quittât un ministère pour reprendre la profession d'avocat, en donnant pour motif de sa décision que cette place de ministre ne lui procurait pas les moyens d'élever sa famille de huit enfants. Un tel prétexte paraissait à M. de Talleyrand passablement singulier et, pour tout dire, même un peu niais.

Le dîner terminé, M. Law prit M. de Talleyrand par le bras et l'emmena dans le jardin pendant assez longtemps. Le départ de ces messieurs était fixé au lendemain, et ils avaient formé le projet de venir nous dire adieu dans la matinée à Troy. M. Law, après sa conversation avec M. de Talleyrand, allégua avoir des lettres à écrire et retourna à son auberge. M. de Talleyrand, nous emmenant alors dans un coin du salon, mon mari et moi, nous raconta ce que M. Law lui avait dit, en ces termes: «Mon cher ami, j'aime beaucoup ces gens-là—parlant de nous—mon intention est de leur prêter mille louis. Ils viennent d'acheter une ferme. Il leur faut du bétail, des chevaux, des nègres, etc. Tant qu'ils habiteront le pays, ils ne me rembourseront pas mon prêt… d'ailleurs je n'accepterais rien… J'éprouve le besoin de leur être utile pour me sentir heureux, et s'ils me refusent.. j'ai de mauvais nerfs… j'en tomberai malade. Ils me rendront un véritable service en accueillant mon offre.» Puis il ajouta: «Cette femme, si bien élevée! qui fait la cuisine… qui trait sa vache… qui lave son linge… Cette idée m'est insupportable… elle me tue… Voilà deux nuits que je n'en ai pas dormi.»

M. de Talleyrand était un homme de trop bon goût pour tourner en ridicule un trait semblable. Il nous demanda très sérieusement ce qu'il devait répondre. À vrai dire, nous nous sentions profondément touchés de cette proposition, quelle que fût l'originalité avec laquelle elle était énoncée. Nous le priâmes d'exprimer à son ami toute notre sincère reconnaissance et de l'assurer que, pour le moment, nous pouvions faire face à toutes les exigences de notre établissement, mais que si ultérieurement, par quelque circonstance inattendue, nous nous trouvions dans l'embarras, nous lui promettions de nous adresser à lui. Cette promesse, qu'il reçut le soir même, le tranquillisa un peu. Le lendemain matin, il vint nous dire adieu. Le pauvre homme se sentait embarrassé comme s'il eût commis une mauvaise action. Aussi fut-ce de bon coeur que, sans lui parler d'autre chose, je lui donnai un hearty shake hands[22]. Il m'avait apporté sa traduction du poème du Mogol en vers anglais. À ma grande surprise, je reconnus l'histoire textuelle de Joseph et de l'amour de la femme de Putiphar, telle qu'on la trouve dans la Bible.