III

Depuis quelques jours, un auditeur au Conseil d'État en mission extraordinaire était arrivé à Amiens pour accélérer, déclarait-il, la levée des gardes d'honneur. C'était un jeune homme de la plus charmante figure et de manières élégantes. Il se nommait M. de Beaumont. Peu à peu, on le vit déployer des prétentions exorbitantes. Quoiqu'on ne trouvât rien à reprendre ni à blâmer ouvertement à sa manière d'être, M. de La Tour du Pin le faisait cependant observer de près, et apprit bientôt qu'il avait des conciliabules avec tous les gens les plus mauvais de la ville. Notre fils Humbert avait amené de Florence un jeune Italien, dont il s'était séparé à Sens, à la suite d'une scabreuse affaire de femme. M. de La Tour du Pin le nomma à un emploi dans les bureaux de la préfecture, et il donnait des leçons d'italien à mes filles. Son intelligence était prodigieuse. On le chargea de suivre les faits et gestes de M. de Beaumont. Il ne fut pas long à découvrir ses menées contre mon mari et ses liaisons avec tous les anciens terroristes de la ville, ainsi que ses relations avec André Dumont, sous-préfet d'Abbeville.

M. de La Tour du Pin résolut de se débarrasser de lui. Il le fit mander dans son cabinet. Une fois en sa présence, il lui déclara que sa conduite était connue; que la tranquillité de la ville était compromise; que, comme préfet, il en avait la responsabilité; qu'il entendait que dans une heure il eût quitté Amiens, et que dans deux heures il fût hors du département. Il ajouta que s'il ne se soumettait pas de bonne grâce, deux gendarmes convoqués dans son antichambre allaient s'assurer de sa personne. Notre homme fut si surpris de cette déclaration, qu'il n'osa pas résister.

En même temps, mon mari prescrivait à Humbert de partir pour Paris, afin de recueillir des nouvelles. Mon fils était à Amiens depuis quinze jours. Chassé de sa sous-préfecture par les Wurtembergeois, il s'était réfugié auprès de nous pour prendre quelque soin de sa santé, compromise à la suite d'une pleurésie contractée à Sens et dont il était fort malade quand l'ennemi s'approcha de cette ville. Voulant, à tout prix, éviter d'être fait prisonnier, il avait au dernier moment quitté Sens au milieu de la nuit, suivi de deux soldats malades qu'il avait recueillis et soignés à la sous-préfecture. Il se fit hisser sur un cheval, un des soldats monta en croupe pour le soutenir, et il partit ainsi par la route de Melun, où il arriva presque mourant. Les deux militaires lui prodiguèrent tant de soins, qu'au bout de deux jours ils purent le mettre dans une voiture et le transporter à Paris, chez Mme d'Hénin, où il acheva de se guérir. De là, il vint à Amiens nous rejoindre. Pour récompenser ses deux sauveurs, il les fit entrer dans la garde. Il devait plus tard les retrouver à Gand.

Humbert arriva à Paris, chez M. de Talleyrand, au moment où celui-ci recevait comme hôte l'empereur Alexandre. Il passa la nuit sur une banquette que M. de Talleyrand lui avait désignée, en lui enjoignant de n'en pas bouger, afin de le trouver sous sa main quand il jugerait à propos de le faire repartir pour Amiens. À 6 heures du matin, M. de Talleyrand lui frappa sur l'épaule. Humbert le vit coiffé et habillé: «Partez, lui dit-il, avec une cocarde blanche, et criez: Vive le roi!»

Humbert n'était pas bien sûr d'être éveillé. Se secouant, il partit néanmoins, et arriva à Amiens, où la nouvelle des événements avait déjà pénétré, et où M. de La Tour du Pin ne savait trop s'il convenait de l'accueillir ou de la repousser. Mais la voix publique ne tarda pas à se faire entendre. Les réquisitions, les gardes d'honneur, etc., avaient exaspéré toutes les classes. La crainte de l'étranger portait le trouble à son comble. Dans un moment, comme par une commotion électrique, les cris de: «Vive le roi!» sortirent de toutes les bouches. On se précipita dans la cour de la préfecture pour réclamer des cocardes blanches, dont Humbert, en quittant Paris, avait rempli tous les coffres de sa calèche. La provision en fut bientôt épuisée. J'en réservai néanmoins suffisamment pour le corps d'officiers, qui vint avec Le Termelier, leur brave major, en tête, les recevoir de ma main. Leurs physionomies, néanmoins, démentaient la sincérité de cette démarche, qu'ils faisaient à contre-coeur. Un seul d'entre eux, âgé, avec la moustache blanche, me dit tout bas: «Je la reprends avec plaisir.» Les plus jeunes étaient mornes et tristes. Il leur semblait que la gloire leur échappait.

Dans la journée, quand le bruit de l'arrivée de Louis XVIII se répandit, on commença à nous courtiser, M. de La Tour du Pin et moi. Quelques jours après, lorsqu'on apprit que le préfet partait pour Boulogne pour aller au-devant du roi, que Sa Majesté s'arrêterait à Amiens et qu'elle coucherait à la préfecture, un grand nombre de personnes vinrent m'offrir des objets de toute nature susceptibles d'orner ou d'embellir la maison: qui des pendules, qui des vases, des tableaux, des fleurs, des orangers.

M. de Duras, entrant d'année[211], avait traversé la ville pour aller au-devant du roi à Boulogne. Malgré tant de bouleversements, il avait conservé tous les préjugés, toutes les haines, toutes les petitesses, toutes les rancunes d'autrefois, comme s'il n'y avait pas eu de révolution, et répétait certainement dans son for intérieur ce propos que nous lui avions entendu tenir dans sa jeunesse, quoiqu'il l'ait désavoué depuis: «Il faut que la canaille sue.»

M. de Poix s'était aussi mis en route pour Boulogne, mais il s'arrêta à Amiens, fort préoccupé de la réception que lui ferait le roi, à cause de Juste de Noailles, son fils, chambellan de l'Empereur, et de sa belle-fille, dame du palais de l'Impératrice. J'eus beau lui dire que, comme dans tant d'autres familles, il avait payé une terrible dette à la Révolution, dont son père et sa mère avaient été les victimes, cela ne le rassurait pas. Mais le temps me manquait pour relever son courage, et je confiai à ma fille[212] le soin de le sermonner, tandis que j'ordonnais l'arrangement de la table de vingt-cinq couverts que le roi devait honorer de sa présence. Je me trouvai dans la salle à manger, lorsqu'un monsieur y entra et dit quelques mots à mon valet de chambre sur un ton qui me déplut. M'étant approchée, je lui demandai sans façon de quoi il se mêlait. Il voulut m'en imposer, en déclarant qu'il appartenait à la suite du roi. Sa surprise fut grande quand il dut constater que j'étais décidée à rester maîtresse chez moi et peu disposée à l'y laisser commander. Il s'en alla en grommelant. C'était M. de Blacas.

Un mot de M. de La Tour du Pin m'avait annoncé que le roi l'avait reçu avec beaucoup de bonté, et qu'il logerait à la préfecture avec Mme la duchesse d'Angoulême. Tout était prêt à l'heure dite. Douze jeunes demoiselles de la ville, à la tête desquelles se trouvait ma fille Cécile, avec sa délicieuse figure de quatorze ans, attendaient pour présenter des bouquets à Madame.

La voiture dans laquelle avaient pris place le roi et Madame fut traînée par la compagnie des meuniers d'Amiens, qui revendiquèrent cet ancien privilège. Ces braves gens, au nombre de cinquante à soixante, tous vêtus de neuf, à leurs frais, en drap gris blanc, avec de grands chapeaux de feutre blanc, menèrent d'abord la voiture royale à la cathédrale, où l'évêque entonna le Te Deum. On avait tenu fermées les portes de l'église, et on ne les ouvrit que lorsque le roi fut assis dans son fauteuil au pied de l'autel. Alors on entendit comme le bruit d'une inondation, et dans moins d'une minute, cette église immense fut remplie au point qu'un grain de poussière ne serait pas tombé à terre.

En pensant, à l'heure actuelle, à la masse de sottises qui ont précipité son frère[213] du trône, je ressens presque de la honte de l'émotion que me causa la vue de ce vieillard remerciant Dieu de l'avoir ramené sur le trône de ses pères. Madame se prosterna au pied de l'autel en fondant en larmes, et tout mon coeur s'unit aux sentiments qu'elle devait éprouver. Hélas! cette illusion ne dura pas vingt-quatre heures.

Les fariniers ramenèrent ensuite le roi à la préfecture, où il reçut les corps constitués et toute la ville, hommes et femmes, avant le dîner, avec cette grâce, cette présence d'esprit, ce charme spirituel qui le distinguaient éminemment. À 7 heures, on se mit à table. Le dîner était excellent, les vins parfaits, ce à quoi le roi fut singulièrement sensible, et ce qui me valut beaucoup de compliments aimables. M. de Blacas découvrit alors seulement que cette femme de préfet, avec qui il avait cru pouvoir prendre, lui simple gentilhomme provençal, un ton léger, se trouvait être une dame de l'ancienne cour. Il fut fort confus de sa maladresse et m'entoura de mille cajoleries pour me faire oublier son attitude première, sans néanmoins y réussir.