IV
Quoique toute joie eût disparu de notre intérieur, il n'en fallait pas moins continuer nos travaux, et nous nous exhortions mutuellement, mon mari et moi, à trouver une distraction dans l'obligation où nous étions de ne pas demeurer un moment oisifs. La récolte des pommes approchait. Elle promettait d'être très abondante, car notre verger avait la plus belle apparence. On comptait sur les arbres autant de pommes que de feuilles. Nous avions pratiqué ce qu'on nomme à Bordeaux une façon l'automne d'avant. Cela consiste à labourer à la bêche un carré de quatre à cinq pieds autour de chaque arbre, ce qui ne leur était jamais arrivé. Les Américains, en effet, n'avait aucune idée de l'influence que cela exerçait sur la végétation. Aussi lorsque nous leur disions que nous avions des vignes où l'on recommençait trois fois cette même opération, nous prenaient-ils pour des conteurs. Mais lorsqu'au printemps ils virent nos arbres se couvrir de fleurs, ils nous considérèrent comme des sorciers.
Un autre trait d'esprit nous attira une grande renommée. Au lieu d'acheter, pour mettre notre cidre, des barriques neuves faites d'un bois très poreux, nous recherchâmes à Albany plusieurs futailles de Bordeaux et quelques pièces, marquées cognac qui nous étaient bien connues. Puis nous disposâmes notre cave avec le même soin que si elle eût dû contenir du vin de Médoc.
On nous prêta un moulin à écraser les pommes. Un vieux cheval de vingt-trois ans, que le général Schuyler m'avait donné, y fut attelé. Je n'ai pas conté l'histoire de ce cheval. La voici.
Il avait fait toute la guerre et l'on voulait le laisser mourir de sa belle mort. Il s'en fallait de peu de jours que la chose n'arrivât, lorsque notre nègre Prime le vit sur la pâture, se traînant à peine et n'ayant que la peau sur les os. Il m'engagea à le demander au général, qui fut charmé de nous l'abandonner. C'était un magnifique animal pur sang, selon le terme employé maintenant, mais il n'avait plus de dents. Prime eut de la peine à faire parcourir à la pauvre bête les quatre milles qui séparaient la pâture de notre écurie. Chaque jour il lui donna un mélange d'avoine et de maïs bouilli, du foin haché, des carottes, etc. Toutes ces friandises en abondance rendirent au bel animal la vigueur de sa jeunesse. Au bout d'un mois, je pouvais le monter tous les jours, et bientôt, d'un temps de petit galop, il me menait jusqu'à Albany sans faire un faux pas. On se refusait à croire que ce fût le même cheval. Ce tour d'adresse augmenta beaucoup la réputation de Prime. Mais revenons à nos pommes.
Le moulin pour les broyer était fort primitif: deux pièces de bois cannelées qui s'engrenaient l'une dans l'autre et que notre cheval, attelé à une barre, faisait tourner. Les pommes tombaient d'une trémie dans l'engrenage, et quand le jus avait rempli un grand baquet, on l'emportait à la cave pour le verser dans les barriques.
Toute l'opération était fort simple, et comme nous eûmes très beau temps, cette récolte se présenta comme une récréation charmante. Mon fils, monté toute la journée sur le cheval, était très persuadé que, sans lui, rien ne se serait fait.
Le travail terminé, nous nous trouvâmes, notre provision prélevée, avoir huit à dix barriques à vendre. Notre renommée de probité, qui publia que nous n'avions pas mis d'eau dans notre cidre, en fit élever le prix à plus du double de ce qu'il valait ordinairement. Il fut vendu tout de suite. Quant à celui que nous nous étions réservé, nous le traitâmes comme nous aurions fait de notre vin blanc au Bouilh.
La récolte du maïs suivit celle des pommes. Nous en avions en abondance, car cette plante est celle qui réussit le mieux aux États-Unis, où elle est indigène. Comme il ne faut pas laisser l'épi revêtu de sa paille plus de deux jours, on réunit ses voisins pour tout terminer sans désemparer et rapidement. Cela se nomme une frolick. On balaie d'abord le plancher de la grange avec le même soin que si on allait y donner un bal. Puis, le soir venu, on allume quelques chandelles, et les gens rassemblés, une trentaine d'individus noirs et blancs, se mettent à l'ouvrage. L'un d'entre eux ne cesse de chanter ou de conter une histoire. Vers le milieu de la nuit, on sert à chacun un bol de lait bouillant que l'on a préalablement fait tourner avec du cidre. On y ajoute cinq ou six livres de cassonade quand on est magnifique ou une égale quantité de mélasse quand on ne l'est pas, puis des épices: du girofle, de la cannelle, de la muscade, etc… Nos travailleurs avalèrent, à notre grande gloire, le contenu d'un immense chaudron à lessive de cette mixture avec du pain grillé, et ces braves gens nous quittèrent à 5 heures du matin, par un froid déjà assez vif, en disant: Famous good people, those from the old country![52] Nos nègres étaient priés souvent à de semblables frolicks, mais ma négresse n'y allait jamais.
Toutes nos récoltes faites et rentrées, nous commençâmes à labourer nos terres et à entreprendre les travaux qui précèdent l'hiver. On rangea sous un abri le bois destiné à être vendu. Les traîneaux furent réparés et repeints. J'achetai une pièce de grosse flanelle bleue et blanche à carreaux pour faire deux chemises à chacun de mes nègres. Un tailleur à la journée s'installa à la ferme pour leur confectionner de bons gilets et des capotes bien doublées. Cet homme mangeait avec nous parce que c'était un blanc. Il aurait certainement refusé, si on le lui avait proposé de manger avec les esclaves, quoique ceux-ci fussent incomparablement mieux vêtus et eussent de meilleures manières que lui. Mais je me gardais bien d'exprimer la moindre réflexion sur cet usage. Mes voisins agissaient ainsi, je suivais leur exemple et dans nos relations réciproques, j'évitais toujours de faire allusion à la place que j'avais pu occuper dans l'échelle sociale. J'étais la propriétaire d'une ferme de 200 acres. Je vivais comme ceux qui en possédaient autant, ni plus ni moins. Cette simplicité et cette abnégation me valaient beaucoup plus de respect et de considération que si j'avais voulu jouer à la dame.
L'ouvrage qui me fatiguait le plus était le blanchissage. Judith et moi, nous nous partagions seules toute la besogne. Tous les quinze jours, Judith lavait le linge des nègres, le sien et celui de la cuisine. Je lavais le mien, celui de mon mari et celui de M. de Chambeau, et je repassais le tout. Cette dernière partie de l'ouvrage était fort de mon goût. J'y excellais, comme la meilleure repasseuse. Dans ma première jeunesse, avant mon mariage, j'allais souvent à la lingerie, à Montfermeil, où, comme par une sorte de pressentiment, j'avais appris à repasser. Étant naturellement très adroite, j'en avais su bientôt autant que les filles qui me montraient à travailler.
Jamais je ne perdais un moment. J'étais tous les jours levée à l'aube, hiver comme été, et ma toilette ne durait guère. Les nègres, avant d'aller à l'ouvrage, aidaient la négresse à traire les vaches: nous en avons eu jusqu'à huit. Pendant ce temps, je m'occupais de l'écrémage du lait à la laiterie. Les jours où l'on faisait le beurre, deux fois la semaine, Mink restait pour tourner la manivelle, cette besogne étant trop pénible pour une femme. Tout le reste du travail du beurre, et il était encore assez fatigant, m'incombait. J'avais une collection remarquable de jattes, de cuillers, de spatules en bois, ouvrages de mes bons amis les sauvages, et ma laiterie passait pour la plus propre, même la plus élégante, du pays.