V

Une chose m'avait rendue tout de suite très populaire. Le jour où je m'établis à la ferme j'adoptai, sans témoigner la moindre surprise de ma métamorphose, l'habillement porté par les fermières mes voisines: la jupe de laine bleue et noire rayée, la petite camisole en toile de coton rembrunie, le mouchoir de couleur, les cheveux séparés comme on les porte maintenant et relevés avec un peigne; en hiver, des bas de laine gris ou bleus, avec des mocassins ou chaussons de peau de buffle; en été, des bas de coton et des souliers. Je ne mettais de robe ou de corset que pour me rendre à la ville. Parmi les effets que j'avais apportés en Amérique se trouvaient deux ou trois habits de cheval. Je les utilisais pour me transformer en dame élégante, quand je n'allais faire qu'une visite aux Schuyler ou aux Renslaër, car, le plus souvent, nous dînions et nous restions ensuite toute la soirée avec eux, particulièrement quand il faisait clair de lune, et surtout pendant la neige. Dans ce dernier cas, la route, une fois tracée, formait un chemin creux d'un à deux pieds de profondeur dont les chevaux ne sortaient jamais.

Plusieurs de nos voisins avaient l'habitude de passer dans notre cour pour aller à Albany. Les connaissant tous, nous ne nous y opposions pas. De plus, en causant un moment avec eux, j'apprenais toujours l'une ou l'autre nouvelle. De leur côté, ils aimaient à parler of the old country[37]. Ils se plaisaient aussi à admirer nos petits embellissements. Une élégante petite maison en bois pour nos cochons, chef-d'oeuvre de M. de Chambeau et de mon mari, excitait surtout leur admiration. Ils l'exprimaient avec une pompe de langage qui nous amusait toujours: What a noble hog sty![38].

Au commencement de l'été de 1795, nous eûmes la visite du duc de Liancourt. Il en a parlé fort obligeamment dans son Voyage en Amérique. Il arrivait des nouveaux établissements formés depuis la guerre de l'Indépendance sur les bords de la Mohawk et dans le territoire cédé par la nation des Onéidas. M. de Talleyrand lui avait remis des lettres pour les Schuyler et les Renslaër. Après un séjour d'une journée chez nous, je lui proposai de le ramener à Albany pour le présenter à ces deux familles. Avait-il pris au sérieux ma jupe de laine et ma camisole de toile? Je ne sais, mais le fait est que c'est seulement quand il me vit paraître avec une jolie robe et un chapeau très bien fait, quoique la marchande de modes ne s'y fût pas employée, et quand mon nègre Mink avança le joli wagon attelé de deux excellents chevaux porteurs de harnais luisants de propreté, qu'il sembla commencer à comprendre que nous n'étions pas encore devenus tout à fait des mendiants. Ce fut à moi, à ce moment, de m'écrier que pour rien au monde je ne le mènerais chez Mmes Renslaër et Schuyler, s'il ne faisait lui-même un peu de toilette. En effet, avec ses vêtements couverts de boue, de poussière, déchirés en plusieurs endroits, il avait l'air d'un naufragé échappé aux pirates, et personne n'aurait pu se douter que sous cet accoutrement bizarre se cachait un premier gentilhomme de la chambre. Nous fîmes nos conditions: j'acceptai de le conduire chez Mmes Renslaër et Schuyler, et il consentit à ouvrir sa malle, laissée à l'auberge d'Albany, pour se vêtir plus convenablement. Puis j'allai faire une visite dans la ville en attendant qu'il eût procédé à sa toilette. La transformation ne devait pas être aussi complète qu'il me l'avait laissé espérer. Je lui reprochai amèrement, en particulier, une pièce au genou ornant un pantalon de nankin, apporté sans doute d'Europe tant il était usé par le blanchissage.

Nos visites faites, il me promit de revenir le lendemain à la ferme, et je le laissai à Albany, ramenant avec moi son compagnon de voyage, M. Dupetit-Thouars.

Ce dernier resta plusieurs jours chez nous, pendant que M. de Liancourt visitait les environs de la ville. M. Dupetit-Thouars, homme fort aimable, arrivait alors de cet établissement de Français, nommé Asilum, qui avait si mal réussi dans la Caroline. Les associés ne s'étaient pas entendus et avaient mal employé leurs fonds. Au bout d'un an, on fut obligé de tout revendre à perte, et chacun avait tiré de son coté. M. Dupetit-Thouars, extrêmement spirituel et gai, nous lit les récits les plus comiques de ce défrichement manqué, et les trois ou quatre jours qu'il passa à la ferme nous laissèrent un bon et agréable souvenir. Il devait finir d'une mort glorieuse, quelques années après, à Aboukir.

Quant à M. de Liancourt, je ne le revis plus. La fièvre double tierce dont je souffrais à tout moment me rendait peu propre aux courses et aux promenades. D'ailleurs, ce grand seigneur philanthrope, avec sa prétention de toujours en remontrer aux gens du pays sans en vouloir rien apprendre, m'avait déplu extrêmement. Les amis chez lesquels nous étions allés ensemble ne l'avaient pas goûté davantage. La spirituelle Mme Renslaër l'avait jugé, dès le premier abord, comme un homme fort médiocre. On me reprochera comme une ingratitude de le traiter si mal, car il a parlé de moi de la manière la plus flatteuse dans son livre[39], dont la lecture, je l'avoue à ma honte, ne m'a laissé que le souvenir du passage que je lui ai inspiré.