V

Le lendemain matin, le convoi retarda d'une heure son départ pour me permettre de faire baptiser la pauvre petite, bien vivante malgré toutes ces vicissitudes. Je dois à cette cérémonie d'avoir vu la magnifique cathédrale de Cordoue, dont M. de Custine[61] et tant d'autres ont donné des descriptions détaillées. On concevra aisément que, voyageant d'une façon si incommode, malade et grosse de six mois, je ne fusse guère disposée, par la chaleur qui sévit en Andalousie de midi à 3 heures—moment de la journée pendant lequel on s'arrêtait—à visiter des monuments. La petite baptisée fut donc cause que je vis cette admirable église. Après la cérémonie du baptême—par immersion, car on lui plongea la tête dans l'eau des fonts—nous passâmes une heure à parcourir cette forêt de colonnes. Les muletiers vinrent nous presser de partir. Ils emportaient des provisions pour deux repas que nous devions faire en plein air ce jour-là aucune habitation n'existant dans la partie du pays que nous allions traverser.

En sortant de Cordoue, on voyage une heure durant au milieu de jardins abondamment arrosés, de citronniers, d'oliviers mauresques, avant de parvenir à la muraille de l'ancienne ville, dont on découvre encore des vestiges. Cela donne une idée, comme en Italie les limites de la Rome antique, de l'immense surface qu'occupait autrefois cette grande ville maure.

Nous dînâmes, comme on nous l'avait annoncé, près d'un puits, au milieu d'une pâture couverte de moutons. L'oeil ne pouvait mesurer l'étendue de cette plaine, longue de plusieurs lieues et couverte, tantôt d'une herbe fine, tantôt de petits myrtes nains. Quelques grenadiers chargés de fleurs se dressaient autour du puits. Cette halte avait quelque chose d'oriental qui me plut singulièrement. Je la préférai de beaucoup à ces séjours de trois heures dans des auberges affreuses et sales, où la chaleur se faisait encore plus sentir.

Le lendemain et les jours suivants, nous traversâmes la Sierra Morena, et nous vîmes les deux jolies petites villes de La Carlota et de La Carolina. Elles avaient été bâties pour les colonies allemandes appelées en Espagne par M. de Florida Blanca[62], le grand ministre de Charles III, et nous remarquâmes que certains caractères de la physionomie germanique ne s'étaient pas encore effacés. On rencontrait des enfants à cheveux blonds, dont le teint brûlé tout espagnol contrastait avec leurs yeux bleus. Ces petites villes sont pittoresques, bâties avec régularité et dans de beaux sites. La route, bordée dans toutes les pentes d'un parapet de marbre, est d'une beauté admirable. C'était alors la seule qui mît en communication le midi de l'Espagne avec la Castille.

À mon grand regret, nous ne passâmes pas à Tolède, et nous arrivâmes à Aranjuez pour le dîner, le quinzième jour du voyage, je crois. Nous y restâmes le reste de la journée, occupés à admirer les frais ombrages, les beaux saules pleureurs, les prairies verdoyantes qui, lorsqu'on vient de l'Andalousie, épuisée, calcinée par un soleil de juillet, vous apparaissent comme de vertes oasis au milieu du désert. C'est la Tage, encore petite rivière, qui, répandue avec art dans cette charmante vallée, y entretient une aussi délicieuse fraîcheur. La cour ne se trouvait pas à Aranjuez, et cependant, pour une raison que j'ai oubliée, nous ne visitâmes pas le château.

Le lendemain, nous étions à Madrid, après deux heures de halte à la Puerta del Sol, pour attendre que l'on eût fini de visiter, fouiller, inspecter effets et personnes des quatorze voitures de notre convoi. Et l'on ne permettait pas à ceux qui avaient déjà subi l'inspection de partir. Le sang-froid castillan ne se dérange pour rien. Il eût été inutile de témoigner de l'impatience. Les douaniers ne l'auraient même pas comprise. Enfin, le signal du départ est donné, et l'on nous mena à l'hôtel Saint-Sébastien, auberge médiocre située dans une petite rue.

Nous prîmes une assez bonne chambre. Mon mari envoya immédiatement les lettres et les paquets dont M. Langton nous avait chargés pour sa femme et ses deux filles. Puis je fis une toilette plus soignée que celle du chariot, avec l'intention d'aller voir ces dames après notre dîner. Mais elles nous prévinrent. Une demi-heure s'était à peine écoulée quand nous vîmes entrer les deux plus belles personnes du monde, la baronne d'Andilla et Mlle Carmen Langton. La mère, souffrante, n'avait pu sortir. Un beau-frère[63] les accompagnait, veuf d'une troisième demoiselle Langton, qui, disait-on, était encore plus belle que ses soeurs. Elles se montrèrent d'une bonté et d'une obligeance sans pareilles, et leur beau-frère proposa que nous prissions un petit logement garni dans le quartier où ces dames demeuraient. Il se chargea de tous les arrangements que cela nécessitait et se mit à notre disposition pour tout le temps que nous resterions à Madrid. Notre séjour ne pouvait pas être de moins d'un mois ou six semaines, puisque nous attendions des lettres et des réponses de Bordeaux aux lettres que nous avions écrites de Cadix.

Cependant j'avançais dans ma grossesse et je désirais être au Bouilh pour mes couches avant le 10 novembre. Mon mari se rendit le lendemain chez l'ambassadeur du Directoire pour mettre son passeport en règle. Comme il conservait encore le souvenir très vif de la réception du citoyen ci-devant comte ou marquis de Roquesante, il fut très agréablement surpris de l'aimable réception de l'ambassadeur. C'était le général, depuis maréchal Pérignon. Autrefois sous les ordres de mon père, il en avait reçu des services qui avaient avancé sa carrière. Ne l'ayant pas oublié, il fit beaucoup de politesses à mon mari. Toutefois sa gratitude n'alla pas jusqu'à m'honorer de sa visite. Les seigneurs d'autrefois n'étaient pas encore à la mode, comme ils le devinrent plus tard.

Nous restâmes six semaines à Madrid, comblés de soins, d'attentions, de prévenances de la part des familles Langton et Andilla. Le gendre de Mme Langton, M. Broun, dont la femme était morte l'année précédente, nous fit visiter toutes les parties intéressantes de la ville, et chaque soir Mme d'Andilla nous conduisait au Corso, puis de là prendre des glaces dans un café à la mode, au bas de la rue d'Alcala. M. Broun nous montra le portrait de sa femme. Elle avait été aussi belle, sinon plus belle que ses soeurs. Il ne se consolait pas de l'avoir perdue à vingt-deux ans.

Mlle Carmen Langton avait l'exquise beauté d'un ange. Elle s'était fiancée à un jeune seigneur espagnol. Celui-ci tomba malade et mourut quelques jours avant la date fixée pour la célébration de cette union d'inclination. Mlle Carmen Langton en avait conçu un chagrin mortel. Un soir, en me ramenant, le cocher se trompa de rue et passa devant la maison qu'elle devait occuper avec son fiancé et où il était mort. Cet incident la révolutionna. Un sourd et long gémissement s'exhala de sa poitrine, et son beau visage devint blanc comme celui d'une statue d'albâtre. Cette charmante personne était aussi distinguée par ses sentiments et son esprit que par sa figure.