V
Vers la fin de l'hiver, miss White quitta Richmond. Ce me fut un chagrin, non pas que nous eussions contracté une amitié durable, mais elle avait été si aimable pour moi que je trouvais très agréable son séjour dans notre voisinage.
Ma santé, depuis quelque temps, laissait à désirer. Je me sentais fort languissante sans savoir précisément d'où je souffrais. Je ne pouvais avoir de voiture. D'un autre côté, notre maison était située dans un quartier assez éloigné, le Green[118]. J'avais donc renoncé à sortir après souper et je consacrais mes soirées à la lecture des livres que Mlle White, dont la bibliothèque était bien garnie, m'envoyait en grande quantité. Les abonnements étant chers en Angleterre, je n'aurais pu m'accorder la jouissance d'en prendre un. Aussi quelle ne fut pas ma joie, lorsqu'un jour je reçus une boîte sur laquelle mon nom était écrit, et dont le commissionnaire me remit la clef. Je l'ouvris, et j'y trouvai dix volumes de la bibliothèque d'Ookam, de Londres—Ookam's circulating library[119]—avec un catalogue des vingt mille volumes de toutes espèces, anglais et français, dont cette bibliothèque se composait. Un reçu, à mon nom, de l'abonnement pour un an, était joint à l'envoi, avec l'avis qu'en remettant la boîte fermée au stage[120] de 7 heures du matin, celui du soir la rapporterait contenant les livres demandés. Jamais rien ne m'a été plus agréable que cette attention. Je l'attribuai à miss White. Lui ayant écrit pour la remercier, elle ne me répondit pas, d'où je présume qu'elle n'avait pas voulu être devinée.
L'été de 1799 améliora un peu ma santé. Notre maison, sur le Green[121], était mur mitoyen avec celle d'un riche alderman de Londres. Une petite grille s'élevait, comme c'est l'usage en Angleterre, à huit ou dix pieds de nos fenêtres du rez-de-chaussée, pour empêcher qu'on pût en approcher. La maison de l'alderman avait une jolie cour en gazon, entourée comme la nôtre, d'une grille dont le retour était mitoyen. Mon fils avait arrangé en plate-bande ce très petit espace, qu'il nommait son jardin. Il y pénétrait par la fenêtre de notre salon, fenêtre très basse et devant laquelle je me tenais toujours assise à travailler. Sa soeur Charlotte l'accompagnait souvent dans son jardin. Comme nous habitions une promenade écartée, il ne passait jamais personne près de notre maison.
Un jour, j'entendis mon fils en conversation avec l'alderman, arrivé depuis peu pour passer l'été dans sa belle maison proche de la nôtre. Quelques instants plus tard Humbert vint me demander la permission d'aller voir le monsieur, qui l'en avait prié. Y ayant consenti, il se rendit chez notre voisin, dont je n'ai pas su le nom, et qui le questionna sur nous, sur ma solitude, sur mes goûts, etc. Cette conversation fut accompagnée d'un bon luncheon[122] de gâteaux et de fruits. Depuis lors, le bienveillant alderman, personnellement je ne l'ai jamais vu, nous envoyait sans cesse une petite corbeille des plus beaux fruits de ses serres, tantôt for the young gentleman[123], tantôt for the young lady[124]. Puis il fit aménager, dans la partie de sa cour qui longeait la grille mitoyenne, un support en gradins sur lequel on disposa et entretint des pots contenant les fleurs les plus odorantes. Cette galanterie anonyme et mystérieuse dura tout l'été. Humbert ne manqua pas de retourner souvent chez l'aimable voisin. Il se promenait dans son jardin, dans ses serres, visitait sa bibliothèque. Mais jamais cet original ne vint me voir, jamais il ne tourna les yeux de mon côté quand il traversait sa cour, et je n'ai jamais connu de lui que l'odeur de ses tubéreuses, de ses violettes et de son réséda.
Durant cet été, je courus un grand danger. M. de Duras vint à Richmond un matin, pour me dire que disposant du tilbury de son oncle, M. de Poix, il m'emmènerait pour dîner à Teddington. Lorsqu'il arriva, à 4 heures, je constatai qu'un nouveau cheval était attelé à la voiture de M. de Poix. Amédée m'apprit que ce cheval avait été acheté deux jours auparavant par son oncle, qui en était fort entiché, et que d'ailleurs la bête se montrait très pacifique. Comme je menais très bien, je montai la première, et pris les rênes. Au moment où M. de Duras posait le pied sur le marchepied, le vilain animal mit la tête entre les jambes, puis s'élança d'un bond au galop. M. de Duras tomba à la renverse. Le cheval enfila une petite rue—Kew lane—très étroite et fort longue, ce qui me donna le temps de réfléchir à ce que je ferais pour éviter la mort. Je ne perdis pas la tête. Je me levai, sans lâcher les rênes, et je me rendis encore assez maîtresse du cheval pour l'empêcher d'accrocher. À l'extrémité de la rue, il y avait un tournant à angle droit où je prévoyais bien que mon sort se déciderait. En effet, le cheval, subitement atteint de vertigo, alla se frapper le front contre un mur en planches qui entourait un potager. La secousse fut si violente que je fus projetée, comme une balle par une raquette, dans un carré de choux, où le jardinier me ramassa un peu étourdie, mais sans aucun mal. Cela n'empêcha pas le brave homme de me répéter que j'étais morte. Le tilbury de M. de Poix fut brisé en mille morceaux, et quand Amédée me rejoignit, persuadé, comme le jardinier, que j'avais cessé de vivre, il me trouva au contraire disposée à m'en aller à pied avec lui à Teddington. Mon mari s'y trouvait depuis le matin et m'attendait. Heureusement le bruit de ma chute, qui avait attiré une foule nombreuse, ne me précéda pas à Teddington. Cette promenade, en me remettant le sang en mouvement, me fit beaucoup de bien.
Nous fûmes distraits de l'émotion que cet accident avait provoquée par la fureur de M. de Poix. La perte de son tilbury le fâchait bien moins que la pensée d'avoir été amené à acheter et à payer cher un cheval qui avait le vertigo. Ce bon prince était en vérité l'homme le plus personnel que j'aie connu. La naïveté avec laquelle il déployait, en toute occasion, cette passion pour lui-même, et dont il se gardait bien d'avoir honte, était certes la chose du monde la plus plaisante.