XIII

La collaboration d’Airvault fut acceptée.

Une quinzaine se passa en multiples préparatifs. Le jeune homme dut faire face à une foule d’obligations urgentes. La première de toutes fut de conduire sa chère femme dans l’abri montagnard de haute altitude, choisi par l’entremise du docteur. Un ami de M. Davier avait été traité avec succès à Lézins. Le même établissement reçut Madeleine.

Raymonde accompagna ses parents, afin d’alléger à sa mère la tristesse et la fatigue du voyage. Ainsi la fillette connaîtrait-elle le pays où sa pensée irait retrouver sa maman. Les cimes neigeuses, les glaciers, les pentes vertigineuses couvertes de bois, les vallées alpestres, le grand ciel pur exaltèrent l’enthousiasme de l’adolescente.

— Oh ! maman, c’est si beau ! Tu guériras ! Je m’imaginerai tout cela en t’écrivant et en priant pour toi !

L’entourage prévenant, la chambre inondée de lumière, le balcon d’où l’on semblait planer dans l’espace infini, le diagnostic encourageant du docteur, les exemples probants qu’il citait, tout concordait à inspirer confiance. Et pénétrés d’optimisme, grisés d’espoir, ces trois êtres qui s’aimaient tant supportèrent avec une résignation presque joyeuse l’heure des adieux.

— Après… après… quel bonheur ! répétait la petite Raymonde.

Et ces mots naïfs résumaient leurs intimes impressions.

De retour à Versailles, la fillette, active et zélée, aida son père à ranger et à classer les objets qui garnissaient l’appartement ; l’essentiel du mobilier fut entassé dans une mansarde de la petite maison où vivait Philomène.

— Si nous ne revenons pas ici, dit Airvault, je vous donnerai mission de brocanter ces meubles ; gardez pour vous, dès maintenant, en remerciement de votre obligeance, ces fauteuils, cette lampe, cette portière, et ces diverses babioles qui rendront votre logis plus confortable.

Comme témoignage de sa gratitude envers ses protecteurs, Raymond laissait à Me Bénary un vieux miroir de Venise : au docteur Davier, une coiffeuse empire, incrustée de bronze doré. Au neveu de M. de Terroy, il apporta, en gage des trois mille francs qu’il ne pouvait encore solder, un souvenir de famille : le chef-d’œuvre de son trisaïeul, le compagnon serrurier Airvault, dit Franc-Cœur — un petit puits de fer forgé, d’une délicatesse aérienne.

— Mais c’est une pièce de musée, mon garçon ! fit M. de Terroy, qui, grand horticulteur, vouait aux fleurs et aux arbustes l’affection que son oncle avait donnée aux arts. Ce travail dépasse la valeur du prêt qui vous fut fait…

— Et dont vous ne connaissez le chiffre que par mes aveux ! dit Raymond avec chaleur. Ah ! monsieur, pour avoir cru en ma bonne foi et accepté ma parole comme véridique, alors que tout se tournait contre moi, je voudrais trouver un don, des mots, capables d’exprimer toute ma reconnaissance.

M. de Terroy, gagné par cette émotion si sincère, tendit brusquement la main au jeune homme. Raymond s’inclina comme pour la baiser.

— Monsieur, vous me dédommagez, en une seconde, de mes pires souffrances. Que de fois j’ai souhaité qu’il fût possible aux morts de revenir attester la vérité ! Votre oncle eût ratifié les moindres détails de ma confession !

— Mon oncle vous estimait, repartit M. de Terroy à sa manière ronde. Et puis il se connaissait en hommes. Vous aviez joué. Il vous a reproché votre faute. Quelqu’un qui le touchait de près — oui, Airvault ! je fus celui-là ! — lui donna jadis l’occasion des mêmes reproches. Je n’ai donc pas le droit de vous jeter la pierre. Mais se laisser entraîner par la fièvre du baccara — ou profiter bassement de la mort d’un être qu’on respecte — ce sont deux actions bien différentes. Je vous crois incapable de la dernière, qui est le fait d’un vil goujat — ou d’un inconscient !

Cette affirmation, dépourvue d’éloquence, mais énergique et convaincue, réconforta Airvault comme un stimulant, pendant les dernières et graves dispositions qui lui restaient à prendre. Le jour de la rentrée des classes, il mena lui-même sa chérie au pensionnat de Saint-Germain. La vue du bon visage de Mlle Duluc et du riant jardin renouvelèrent les impressions favorables de sa première visite. Et ce fut en toute quiétude qu’il abandonna sa fille à cette femme aux yeux maternels.

D’ailleurs, Évelyne Davier arrivait bientôt, escortée seulement de son père — Mme Davier ayant dû demeurer près de Loys, en l’absence de la nurse. Les deux petites se prirent aussitôt par la main pour se donner mutuellement du courage, en adressant à ceux qu’elles adoraient un : Au revoir ! trempé de larmes.

Les deux pères, contenant le trouble qui les remuait, sortirent ensemble. Airvault fit des adieux pénétrés au docteur.

— Je pars pour Paris et je n’aurai plus occasion, je suppose, de revenir à Versailles. Tout est liquidé, en ce qui concerne mes affaires personnelles. J’ai cédé le bail de mon appartement et vendu nombre de bagatelles embarrassantes. Ainsi ai-je pu payer un semestre d’avance à Mlle Duluc et envoyer une forte provision à Lézins, assurant le séjour de Madeleine jusqu’en avril. Enfin, les paperasses de l’assurance sur la vie sont signées d’hier. S’il m’arrivait malheur, permettez-moi de compter sur vous pour guider les chères créatures que je laisserais derrière moi. Et promettez-moi de servir de tuteur à ma Raymonde.

— Je vous le promets ! Mais chassez les noirs papillons ! Tout ira bien !

— Merci ! Vous m’enlevez un poids oppressant ! Maintenant, au travail ! Je pense m’embarquer à Pauillac, avec mon patron, vers la fin d’octobre.

— Alors, en route pour la fortune ! dit le docteur, secouant une dernière fois la main de l’architecte. Je vous souhaite tous les succès.

Raymond se redressa, un éclair jaillit de ses prunelles noires.

— Je souhaite mieux : l’honneur ! Ah ! trouver le damné gredin qui profita de l’inertie de M. de Terroy pour enlever ce maudit coffret, voilà ce qu’il faut me désirer !

Ils se quittèrent sur ces mots, Airvault devant traverser la ville pour prendre la direction de Paris, tandis que le docteur revenait au train de ceinture, qui, par Marly et Saint-Cyr, le ramenait à Versailles.

Une songerie profonde le retint, immobile et morne, près de la portière, indifférent à l’éclatante parure automnale des prairies et des forêts qu’il semblait contempler. La figure crispée de l’homme calomnié se maintenait seule devant ses yeux, effaçant même la douce image d’Évelyne.

Une scène de tendresse et de grâce familière éclaira opportunément les brouillards tristes de son esprit, quand il rentra en son home. Fulvie, assise dans le jardin tiède, embaumé par les héliotropes et les roses, berçait dans ses bras, contre son épaule, l’intraitable Loys, qui, en l’absence de Mary, agité et quinteux, venait de faire une colère.

Mme Davier s’était dépensée en de tels efforts qu’une rougeur de fatigue avivait la pâleur ambrée de son teint.

— Heureusement, sa nurse revient demain ! Je n’en puis plus ! fit-elle, plaintive et rieuse à la fois. Il est aussi méchant que put l’être Duguesclin, ce petit monstre ! Après tout, c’est peut-être ainsi que les héros débutent ! Écoutez, Monsieur, une berceuse que me chantait ma grand’maman :

Son œil le dit : il est fait pour la guerre !

De ses lauriers comme je serai fière !

(C’est vrai ! Vous irez à Saint-Cyr !)

Il est soldat, le voilà général !

Il court, il vole : il devient maréchal !

— Avancement rapide ! objecta le père, admirant la menotte aux ongles mignons qu’il tenait entre deux doigts.

En attendant, sur mes genoux,

Beau maréchal, endormez-vous !

Loys se taisait, insensiblement assoupi par la mélopée, les câlineries et les baisers.

Fulvie était charmante dans cette attitude de Madone. Une confiance amicale sourit dans le regard qu’elle leva vers son mari.

— Tout s’est bien passé à Saint-Germain ? demanda-t-elle à demi-voix.

— Très bien ! L’enfant s’est montrée raisonnable et soumise à souhait.

— Ah ! tant mieux ! J’en suis bien aise pour vous autant que pour elle ! Écoutez, mon ami ! Je n’ai pas voulu vous accompagner aujourd’hui. Je craignais — à tort ou à raison — de rendre plus pénible par ma présence ce changement qui est, j’en conviens, une épreuve pour la chère petite. Mais demain, j’irai seule, à l’heure de la récréation, porter à Évelyne cette jolie boîte de vannerie fine — voyez là, sur le guéridon. — Je l’ai remplie de friandises qu’elle distribuera à ses compagnes.

— Excellente inspiration ! fit le docteur, touché de l’aimable prévenance.

Il remercia sa femme d’un baiser qui glissa ensuite vers le petit front moite. Une bouffée d’espoir rafraîchit son âme.

Comme il prenait le sentier conduisant à son cabinet, le médecin avisa un petit carré de carton, gisant sur le sable, au milieu d’effilochures et de brindilles de fil.

— Un billet de chemin de fer ! Perdu par un client, peut-être ?

Mme Davier rit à gorge déployée.

— Du tout ! La femme de chambre s’était installée à cet endroit pour rafistoler le pardessus d’été de M. Stany — car, en bonne sœur, je prends soin de sa garde-robe. Une poche était percée, et dans la doublure se promenaient un porte-crayon, des timbres, une cigarette, et un billet de retour que le susdit jeune homme dut frénétiquement chercher en repartant de Versailles pour Paris. Ah ! Ah ! Que cela ressemble bien à du Stany !…

Le docteur examinait le ticket. La date restait nettement marquée : le 12 juin 1912.

Il voulut rejeter sur le sol le minuscule carton. Quelque chose de plus fort que sa volonté fit resserrer ses doigts frémissants.

Davier entra dans son cabinet, s’assit à son bureau, considéra encore la petite chose banale avec une stupeur horrifiée.

— Non ! il ne s’est pas présenté ici, ce jour-là, non !… D’ailleurs, Fulvie et moi, dînions au dehors !… C’est fou !

Sa pensée recula comme une bête qui se cabre.

Ses yeux pâlirent. Une rigidité singulière durcit son masque. Puis, d’une impulsion rapide, il ouvrit un tiroir et lança le ticket tout au fond.

Après quoi, le docteur attira une revue médicale et concentra son attention sur le procès-verbal de la dernière séance de l’Académie de Médecine.

Et un voile épais se tendit, dans les profondeurs de son âme, recouvrant l’idée effarante qui avait failli surgir.

DEUXIÈME PARTIE
FATALITÉS