LECONTE DE LISLE
DISCOURS
PRONONCÉ POUR L’INAUGURATION
DE LA
STATUE DE LECONTE DE LISLE
au Luxembourg, le 10 juillet 1898.
Messieurs,
Bien souvent les étudiants ont salué Leconte de Lisle sur cette terrasse qu’il traversait deux fois par jour. Sa structure, sa manière de marcher, ses mouvements calmes, fiers et grandioses, sa figure faite de plans accusés et d’espaces uniformes, sa force, sa lenteur, sa solitude, tout son être et son atmosphère constituaient d’ensemble un magnifique animal humain.
Quelques-uns de ces jeunes gens étaient admis avec d’illustres artistes, le samedi soir, dans ce salon glorieux et modeste de l’École des Mines que présidait le Moïse cornu de Michel-Ange. Le maître les émerveillait par le pittoresque serré de ses propos et par sa justice distributive; il n’avait d’indulgence que pour les débutants de lettres, qui sont des lionceaux encore incapables de nuire.
Comme un athlète exerce continuellement ses muscles, ce grand travailleur, à ses heures de délassement, se plaisait à faire jouer en lui la tendresse et la férocité, qui sont plus favorables que la bonté à l’inspiration d’un poète épris de relief, de couleur et de tumulte. Vous vous rappelez, messieurs, ses phrases brèves, nettes et lourdes! Et quel victorieux sourire venait affiner encore la belle ligne de sa bouche, découvrir ses dents éclatantes et le rajeunir, tandis qu’il approchait son monocle de son œil par l’instinct du sagittaire qui veut voir sa flèche dans le but!
De ses traits innombrables, il poursuivit surtout ces romanciers encombrés et vulgaires, alors favoris du public et dont il disait qu’ils ajoutent aux écuries d’Augias. Lui, pensions-nous, il épurait le monde littéraire. Aussi, dans les hommages dont nous l’entourions, il y avait le plaisir, si vif à vingt ans, d’aller contre l’opinion dominante.
Leconte de Lisle fut un poète impopulaire. Il dut supporter les sarcasmes de la presse, l’indifférence du public et la fortune des médiocres. Son pathétique et son tragique ne furent discernés que par ceux dont il fit l’éducation et qui se groupent ici pour lui rendre hommage.
Déjà son école était fameuse pour avoir ajouté des couleurs et des sonorités aux gammes de notre langue, et l’on méconnaissait encore son vrai titre poétique: c’est d’avoir concentré dans de courts poèmes les émotions qui accompagnent les grands travaux de résurrection historique.
Qu’un homme de ce temps s’attarde dans les musées où nous avons entassé les colonnes des temples, les membres des dieux et les poupées des morts; qu’il écoute les savants déchiffrer dans les textes les institutions et les mœurs des sociétés disparues; qu’il laisse son imagination avertie par les voyageurs s’enivrer des horizons, du soleil et des feuillages qui réjouirent des ancêtres épiques: il voit, sur un fonds de nature qui n’a jamais bougé, des groupes historiques s’échelonner, qui tous portent leurs dieux, et par là nul de ces groupes ne nous est étranger, car dans leurs dieux, saugrenus parfois, ils mettent des illusions toujours vivantes dans nos consciences.
Autour de telles évocations, flotte une certaine mélancolie vague et passive. Elle nous dispose à mieux entendre le thème essentiel de toute poésie: la caducité des choses humaines, opposée à l’éternelle jeunesse de la nature.
La marque d’un grand poète, c’est le besoin qu’on ressent de son œuvre. A certaines heures, semble-t-il, la France n’aurait pu se passer d’un Musset, d’un Lamartine, d’un Hugo. Pour une élite que nos grandes écoles augmentent chaque année, il était nécessaire qu’un Leconte de Lisle allât s’asseoir à tous ces foyers de civilisation récemment retrouvés, qui troublent notre imagination et qui nous prêchent la vanité de l’effort. Il eut la virilité de maintenir longuement son regard sur des ombres. Sans se laisser alanguir par une atmosphère de sépulcre, il les porta en pleine lumière et les revêtit avec une exactitude minutieuse de tout l’éclat de la vie. Par ce travail, il nous sort de la position fausse où nous nous trouvions vis-à-vis de ces revenants: au lieu d’être pour nous la cause d’évagations énervantes, ils sont devenus les éléments les plus essentiels de notre philosophie. Ces grandes rêveries archéologiques, quand il les eut fait entrer dans la poésie, s’épurèrent et devinrent même un ressort de notre vie intellectuelle.
Les poèmes splendides et monotones de Leconte de Lisle, d’un abord si dur qu’on les crut inhumains, ont une vertu réconfortante. Ils délivrent, au sens d’Aristote et de Gœthe, ceux qui, ayant pris une vue d’ensemble de l’histoire, ne se dégagent pas de son tragique nihilisme par la vie active.
Du moment qu’un grand poète a formulé avec netteté les conclusions désespérantes où nous amène l’enquête scientifique sur le développement des civilisations, nous voilà dispensés d’y revenir indéfiniment et de nous éterniser en hésitations et en inquiétudes stériles sur ce que la vie manque de but.
J’ignore si nos petits-fils retrouveront quelque sens dans l’histoire, comme faisaient les Bossuet, les Condorcet, ou ce politique qui crut pouvoir parler de justice immanente. Aujourd’hui nous n’y découvrons nul chemin tracé et l’espérance ne sait où s’y prendre. L’œuvre de Leconte de Lisle nie la Providence, la loi du Progrès et les revanches du Droit. La pensée divine, faiseuse d’ordre, qui construisit les sociétés et les temples, apparaît plus ou moins lumineuse sur des points divers de l’espace et des siècles, sans qu’on discerne la moindre trace d’un programme, ni d’une marche en avant. L’esprit souffle où il veut, nul ne sait d’où il vient, où il va.
Chronologiquement, Leconte de Lisle appartient à une génération enthousiaste qui a élaboré une philosophie de l’histoire d’un optimisme candide; on ne s’en aperçoit que s’il parle de l’hellénisme. Un instant, pense-t-il, autour de l’Acropole, la Liberté dompta la Fatalité. Hors cette brève période d’un étroit pays, ce grand poète voit partout la Fatalité planer au-dessus des hommes et des dieux, qu’elle fait plier sous la loi sans appel de son bon plaisir. Ce spectacle tragique lui fournit les fortes inspirations qu’utilisèrent déjà Homère, Eschyle et Sophocle.
Comme s’il ne s’était pas rassasié d’horreur dans la série des siècles, Leconte de Lisle en cherche dans la série naturelle. A nulle étape la vie n’a de quiétude. Il prend possession des heures implacables du jour, de toutes les solitudes et des grandes espèces condamnées, pour leur faire exprimer sa philosophie héroïque et morne. Les éléphants, les condors, les panthères et les buffles, tous tragiques, que ce gigantesque pasteur promène dans des paysages d’airain, semblent une autobiographie. Ses bêtes se désespèrent d’un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve.
Parfois le poète nous donne directement son opinion sur l’être; c’est une imprécation égale aux plus désespérées de ce christianisme qu’il maudit d’avoir précipité les Olympes païens.
Notre Maître, messieurs, ne fréquentait volontiers que les dieux. Il mettait à leur service des accents et des allures d’une grandeur sacerdotale. Ils lui donnèrent du mécontentement; il reconnut que les meilleurs n’étaient pas immortels.
Heureuse désillusion, car elle fait le centre de sa poésie. Peut-être son génie se nourrit-il d’une seule idée, mais inépuisable: la mutabilité des formes du Divin.
L’absolu que Leconte de Lisle n’avait pu trouver dans la suite des dieux, il croyait fermement le tenir dans l’art. Il affirmait les lois de l’esthétique et formulait des canons. Il aura rempli l’office d’un Boileau. Il a donné une discipline à la poésie française, quand le génie des Musset, des Lamartine et des Victor Hugo allait entraîner nos talents dans la faconde. Il a restauré l’art classique de resserrer un sujet, d’ordonner des pensées et d’appuyer la poésie sur quelque chose de réel. Il répétait à ses élèves que la forme n’est pas une chose distincte du fond, et que bien écrire, ce n’est rien autre que bien penser.
Dans le même temps, c’est vrai, il créait une manière, et son gaufrier commence seulement à s’user. Le Parnasse, où personne n’a pensé bassement, doit être loué comme une école de travail minutieux et de respect. Des esprits nobles et libres s’y éveillèrent. Chez les plus modestes des poètes qui apprirent de Leconte de Lisle à travailler le vers et à transformer en matière poétique les découvertes de l’archéologie et de la philologie, un anthologue peut trouver le chef-d’œuvre qui sauve un nom et enrichit une littérature.
Ne fermons point cette cérémonie sans associer à la gloire du Maître ceux des bons Parnassiens restés dans le demi-jour. Aux plus humbles fragments d’un marbre éclaté sous l’action du génie, la postérité curieusement honore la trace du ciseau magistral.
LE 2 NOVEMBRE EN LORRAINE