MAURICE BARRÈS
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

LA
COLLINE INSPIRÉE

… etsi nemo scit hominum quæ sunt hominis, nisi spiritus hominis qui in ipso est; tamen est aliquid hominis quod nec ipse scit spiritus hominis qui in ipso est.

(Les Confessions de Saint-Augustin.)

PARIS
ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS
100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100
PLACE BEAUVAU

1913

ŒUVRES DE MAURICE BARRÈS

Collection à 3 fr. 50

LE CULTE DU MOI
*SOUS L'ŒIL DES BARBARES1 vol.
**UN HOMME LIBRE
***LE JARDIN DE BÉRÉNICE
LE ROMAN DE L'ÉNERGIE NATIONALE
*LES DÉRACINÉS
**L'APPEL AU SOLDAT
***LEURS FIGURES
LES BASTIONS DE L'EST
*AU SERVICE DE L'ALLEMAGNE
**COLETTE BAUDOCHE,Histoire d'une Jeune Fille de Metz
L'ENNEMI DES LOIS1 vol.
DU SANG, DE LA VOLUPTÉ ET DE LA MORT
AMORI ET DOLORI SACRUM (La Mort de Venise)
LES AMITIÉS FRANÇAISES
SCÈNES ET DOCTRINES DU NATIONALISME
LE VOYAGE DE SPARTE
GRECO OU LE SECRET DE TOLÈDE
LA COLLINE INSPIRÉE
ADIEU A MORÉAS.Une brochurePrix1 fr.
UN DISCOURS A METZ(15 août 1911). Une brochure1 fr.

Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation reservés pour tous pays.
Copyright by Émile-Paul frères, 1913.

IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.—24586-12-12.

JUSTIFICATION DU TIRAGE

No

LA COLLINE INSPIRÉE[1]

[1] Plusieurs des personnes qui furent mêlées aux événements que nous allons raconter existent encore; d'autres ont disparu depuis trop peu de temps pour qu'il soit sans inconvénient de les mettre en scène. Aussi l'auteur prendra la liberté de substituer à certains noms propres des noms imaginaires.

CHAPITRE PREMIER
IL EST DES LIEUX OU SOUFFLE L'ESPRIT

Il est des lieux qui tirent l'âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystère, élus de toute éternité pour être le siège de l'émotion religieuse. L'étroite prairie de Lourdes, entre un rocher et son gave rapide; la plage mélancolique d'où les Saintes-Maries nous orientent vers la Sainte-Baume; l'abrupt rocher de la Sainte-Victoire tout baigné d'horreur dantesque, quand on l'aborde par le vallon aux terres sanglantes; l'héroïque Vézelay, en Bourgogne; le Puy-de-Dôme; les grottes des Eyzies, où l'on révère les premières traces de l'humanité; la lande de Carnac, qui parmi les bruyères et les ajoncs dresse ses pierres inexpliquées; la forêt de Brocéliande, pleine de rumeur et de feux follets, où Merlin par les jours d'orage gémit encore dans sa fontaine; Alise-Sainte-Reine et le mont Auxois, promontoire sous une pluie presque constante, autel où les Gaulois moururent aux pieds de leurs dieux; le mont Saint-Michel, qui surgit comme un miracle des sables mouvants; la noire forêt des Ardennes, tout inquiétude et mystère, d'où le génie tira, du milieu des bêtes et des fées, ses fictions les plus aériennes; Domremy enfin, qui porte encore sur sa colline son Bois Chenu, ses trois fontaines, sa chapelle de Bermont, et près de l'église la maison de Jeanne. Ce sont les temples du plein air. Ici nous éprouvons, soudain, le besoin de briser de chétives entraves pour nous épanouir à plus de lumière. Une émotion nous soulève; notre énergie se déploie toute, et sur deux ailes de prière et de poésie s'élance à de grandes affirmations.

Tout l'être s'émeut, depuis ses racines les plus profondes jusqu'à ses sommets les plus hauts. C'est le sentiment religieux qui nous envahit. Il ébranle toutes nos forces. Mais craignons qu'une discipline lui manque, car la superstition, la mystagogie, la sorcellerie apparaissent aussitôt, et des places désignées pour être des lieux de perfectionnement par la prière deviennent des lieux de sabbat. C'est ce qu'indique le profond Gœthe, lorsque son Méphistophélès entraîne Faust sur la montagne du Hartz, sacrée par le génie germanique, pour y instaurer la liturgie sacrilège du Walpurgisnachtstraum.

D'où vient la puissance de ces lieux? La doivent-ils au souvenir de quelque grand fait historique, à la beauté d'un site exceptionnel, à l'émotion des foules qui du fond des âges y vinrent s'émouvoir? Leur vertu est plus mystérieuse. Elle précéda leur gloire et saurait y survivre. Que les chênes fatidiques soient coupés, la fontaine remplie de sable et les sentiers recouverts, ces solitudes ne sont pas déchues de pouvoir. La vapeur de leurs oracles s'exhale, même s'il n'est plus de prophétesse pour la respirer. Et n'en doutons pas, il est de par le monde infiniment de ces points spirituels qui ne sont pas encore révélés, pareils à ces âmes voilées dont nul n'a reconnu la grandeur. Combien de fois, au hasard d'une heureuse et profonde journée, n'avons-nous pas rencontré la lisière d'un bois, un sommet, une source, une simple prairie, qui nous commandaient de faire taire nos pensées et d'écouter plus profond que notre cœur! Silence! les dieux sont ici.

Illustres ou inconnus, oubliés ou à naître, de tels lieux nous entraînent, nous font admettre insensiblement un ordre de faits supérieurs à ceux où tourne à l'ordinaire notre vie. Ils nous disposent à connaître un sens de l'existence plus secret que celui qui nous est familier, et, sans rien nous expliquer, ils nous communiquent une interprétation religieuse de notre destinée. Ces influences longuement soutenues produiraient d'elles-mêmes des vies rythmées et vigoureuses, franches et nobles comme des poèmes. Il semble que, chargées d'une mission spéciale, ces terres doivent intervenir, d'une manière irrégulière et selon les circonstances, pour former des êtres supérieurs et favoriser les hautes idées morales. C'est là que notre nature produit avec aisance sa meilleure poésie, la poésie des grandes croyances. Un rationalisme indigne de son nom veut ignorer ces endroits souverains. Comme si la raison pouvait mépriser aucun fait d'expérience! Seuls des yeux distraits ou trop faibles ne distinguent pas les feux de ces éternels buissons ardents. Pour l'âme, de tels espaces sont des puissances comme la beauté ou le génie. Elle ne peut les approcher sans les reconnaître. Il y a des lieux où souffle l'esprit.