EN LORRAINE
Notre ermitage de Saint-Germain était situé à peu près sur la limite, entre la plaine et la montagne. Le Lorrain de la plaine, qui a derrière lui de belles annales et tout un essai de civilisation, ne ressemble guère au montagnard, au vosgien vigoureux qui s'éveille d'une longue misère incolore. Simon et moi qui sommes depuis des siècles du plateau lorrain, nous n'hésitâmes pas à tourner le dos aux Vosges. Puisque nous cherchons uniquement à être éclairés sur nos émotions, le pittoresque des ballons et des sapins n'a rien pour satisfaire notre manie. Même nous nous bornerons à la région que limitent Lunéville, Toul, Nancy et notre Saint-Germain: c'est là que notre race acquit le meilleur d'elle-même. Là, chaque pierre façonnée, les noms même des lieux et la physionomie laissée aux paysans par des efforts séculaires nous aideront à suivre le développement de la nation qui nous a transmis son esprit. En faisant sonner les dalles de ces églises où les vieux gisants sont mes pères, je réveille des morts dans ma conscience. Le langage populaire a baptisé ce coin «le coeur de la Lorraine». Chaque individu possède la puissance de vibrer à tous les battements dont le coeur de ses parents fut agité au long des siècles. Dans cet étroit espace, si nous sommes respectueux et clairvoyants, nous pouvons connaître des émotions plus significatives qu'auprès des maîtres analystes qui, hier, m'éclairaient sur moi-même.
PREMIÈRE JOURNÉE
NAISSANCE DE LA LORRAINE
A la station qui précède immédiatement Nancy, au bourg de Saint-Nicolas, nous sommes descendus du train, car il convient d'entrer dans l'histoire de Lorraine par une visite à son patron. Dans son église flamboyante, nous saluons Nicolas, debout près de sa cuve et des petits enfants. Cette malheureuse localité, qu'illustrent encore cette cathédrale et des légendes, fut ruinée par des guerres confuses; elle était riche et, pour la piller, tous les partis se mirent quarante-huit heures d'accord. Le noble évêque de Myre perdit sa domination. Il ne touche plus aujourd'hui que les petits enfants; même il prête un peu à rire comme un bonhomme grossier. Le Lorrain, comme j'ai moi-même coutume, honore mal le souvenir de ses émotions passées; c'est bon au Breton de s'émouvoir encore où tremblaient ses pères. Mous rapetissons ce que nous touchons, et nous nous plaisons à gouailler.
Cet hommage rendu au protecteur, nous primes une voiture pour assister au premier jour de la Lorraine, et visiter les lieux où cette nation naquit, en se constituant patrie par un effort contre l'étranger. C'est entre Saint-Nicolas et Nancy que René II, appuyé des Suisses, tua le Téméraire. Victoire de grande conséquence, qui nous délivra des étrangers et d'une civilisation que nous n'avions pas choisie! Secousse de terreur, puis de joie, dans lequel ce pays s'accouche! Dès lors il y a un caractère lorrain.
Charles de Bourgogne, le Téméraire! Quelle magnifique aisance dans ses allures bruyantes et romantiques! Auprès des grands crus de Bourgogne qui mettent la confiance au coeur le plus hésitant, comment se tiendra le petit vin de Moselle, de vin un peu plat, froid et dont la saveur n'étonne pas tout d'abord, maiscute;duit un délicat réfléchi! Comment René II, faible prince qui parcourt en suppliant les rudes cantons suisses, a-t-il pu triompher?
Dans la vie, fréquemment, Simon et moi nous avons rencontré ces êtres tout brillantés, menant grand tapage, apoplectiques de confiance en soi; nous ne les aimions guère et toujours les dépassions. A l'usage, il apparaît qu'un René II, avec sa douceur un peu grise, n'est pas un dépourvu; il est réfléchi, persévérant, et sa modestie le sert mieux que forfanterie. Dans l'histoire, l'extrême simplicité de sa tenue passe infiniment en élégance, du moins pour l'homme de goût, l'ostentation de votre Téméraire. Après la victoire, quelle gravité ingénieuse dans les paroles modérées qu'il adresse au cadavre vaincu et dans l'inscription que notre cocher nous fit lire à la Commanderie Saint-Jean, où le Bourguignon subit la ruine et de grands coups d'épée! La magnanimité de René n'a rien de théâtral, et s'il honore Charles d'un splendide service funèbre, c'est qu'il voulait publier devant son peuple épouvanté la définitive innocuité du brutal adversaire.
Nous avions suivi le corps du Téméraire dans Nancy, et jusque dans cette partie dite Ville-Vieille, où il fut publiquement exposé. Quand nous rêvions près la pierre tombale de René, dans la froide église des Cordeliers, le soir vint, qui, dans les lieux sacrés, nous dispose toujours à la mélancolie. Une race qui prend conscience d'elle-même s'affirme aussitôt en honorant ses morts. Ce sanctuaire national, reliquaire des gloires de Lorraine, mais incomplet comme le sentiment qu'eut jamais de soi ce peuple, date de René II. Les dentelures dorées qui festonnent autour de sa statue moderne, toute cette végétation délicate de figurines et l'élégance de l'ensemble nous reportaient à ces premières époques de la Lorraine, d'une grâce bonhomme, si dépourvue d'emphase. Dans cette maison des souvenirs, nous ne vîmes aucun désir d'étonner. Ces images de morts sans morgue ne se préoccupent ni de la noblesse classique, ni de la pompe. René II aimait le peuple, c'est ainsi qu'il séduisit les cantons suisses, et il fêtait l'anniversaire de la victoire de Nancy, chaque année, en buvant avec les bourgeois; Jeanne était à l'aise avec les grands, et la soeur en toute franchise des petits; Drouot, quittant la gloire de la Grande Armée, où il fut le plus simple des héros, acheva sa vie en brave homme parmi ses concitoyens. C'est mal dire qu'ils aiment le peuple, ils ne s'en distinguent pas. Leur race se confond avec eux-mêmes.
Simon et moi nous comprîmes alors notre haine des étrangers, des barbares, et notre égotisme où nous enfermons avec nous-mêmes toute notre petite famille morale. Le premier soin de celui qui veut vivre, c'est de s'entourer de hautes murailles; mais dans son jardin fermé il introduit ceux que guident des façons de sentir et des intérêts analogues aux siens.
DEUXIÈME JOURNÉE
LA LORRAINE EN ENFANCE
Cette partie ancienne de Nancy, la «Ville-Vieille», est bien fragmentaire; elle fut perpétuellement refaite. Cette race nullement endormie, mais de trop bon sens, hésitait à affirmer sa personnalité. Sa finesse, son sentiment exagéré du ridicule l'entravèrent toujours. Chaque génération reniait la précédente, sacrifiait les oeuvres de la veille à la mode de l'étranger. Leur «Chapelle Ronde», monument national s'il en fût, copie la Chapelle des Médicis de Florence, mais avec maigreur, économie. Le Lorrain n'a pas d'abondance dans l'invention, et ne fut jamais prodigue. Les successeurs de René, ayant visité les palais de la Renaissance, rebâtirent le palais ducal. Cette race à son éveil craint de se confesser; peu de pierres ici qui puissent nous conter les origines de nos âmes.
Pourtant une vierge de Mansuy Gauvain, dans l'église de Bon-Secours, est tout à fait significative. Voilà nos primitifs! Nous nous agenouillons devant une Mère, et dans son manteau entr'ouvert tout un peuple se précipite. Ces enfants me touchent, si intrépides contre le Bourguignon et qui expriment leur rêve par cette image sincère, je vois qu'ils ont beaucoup souffert. Ils conçoivent la divinité non sous la forme de beauté, mais dans l'idée de protection. Florence, leur soeur, et qui donne parfois l'image la plus approchante de cet idéal de clarté froide, d'élégance sèche, que les meilleurs Lorrains entrevoyaient, Florence prend les loisirs d'embellir l'univers. Ceux-ci, dans la nécessité de sauver d'abord leur indépendance, mettent leur orgueil, leur art naissant, toutes leurs ressources dans des remparts.
Cernés d'étrangers qui les inquiètent, sous l'oeil des barbares, ils n'ont pas le loisir de se développer logiquement. La grâce, qui pour un rien eût apparu, presque mélancolique, dans le petit prince René II, n'aboutit pas en Lorraine. Ils n'ont pas créé un type de femme: Jeanne d'Arc, que d'autres peuples eussent voulu honorer en lui prêtant les charmes des grandes amoureuses, demeure, dans la légende lorraine, celle qui protège, et cela uniquement. Elle est la soeur de génie de René II; persévérante, simple, très bonne et un peu matoise. Celle de qui l'Espagne et l'Italie fussent devenues amoureuses, est ici une vierge nullement troublante: nos pères affirment que Jeanne ignora toujours les misères physiques de la femme. Cette légende de Lorraine n'est-elle pas plus belle, selon le penseur, que les tendres soupirs du Tasse! Voilà bien le même sentiment qui fit agenouiller ce peuple devant la mère gigogne de Mansuy Gauvin, devant la vierge de Bon-Secours. Et moi, Simon, sous l'oeil des barbares, comme eux je ne savais que dire: «Qui donc me secourra?»
Dans le palais ducal de la «Ville-Vieille», nous avons visité le musée historique lorrain. Les premières salles sont consacrées aux époques gallo-romaines et mérovingiennes; nous y interrogions vainement les plus anciens souvenirs de notre Être. C'est la même ignorance que nous trouvions, le lendemain, aux champs où fut Scarponne, chez ces pauvres enfants qui nous vendirent des médailles romaines arrachées à ces terrains déserts. Et pourtant, les ondulations de ces plaines où Attila et les siècles ne laissèrent pas même une ruine, émeuvent des voyageurs avertis. Quelque chose de nous autres Lorrains vivait déjà à ces époques lointaines. Mais qu'il est obscur, indéchiffrable, le frisson qui nous attire vers cette vieille poussière de nos ancêtres! Nous visitâmes, sans plus de profit, les fermes mérovingiennes de Savonne et de Vendières, et près de là des grottes qui jadis furent habitées. La neige désolait les campagnes. La tristesse de l'hiver, un décor lamentable de pluie et de silence nous aident d'habitude à imaginer le passé, mais comment retrouverons-nous dans notre conscience aucune parcelle de ces hommes lointains, qui ne contribuèrent en rien à former notre sensibilité. A Laître-sous-Amance, enfin, nous contemplons une des plus anciennes images où la Lorraine se soit exprimée. Bien pauvre encore, mal différenciée de tout ce qui se faisait autour d'elle, et si chétive! C'est un portail avec quelques sculptures du onzième siècle. A Toul, grâce à des souvenirs de l'organisation municipale romaine, la commune populaire se forma plus vite, sous la protection des évêques, et le treizième siècle s'affirma dans l'église Saint-Gengoult et des fragments de Saint-Étienne.
En vérité le service que René II a rendu à la Lorraine est immense; il lui a créé une conscience. L'enfant, qui n'avait qu'une vie végétative, s'individualisa; il existait confusément, il voulut vivre. Il l'avait montré au Bourguignon, il le rappela aux luthériens en 1522.
TROISIÈME JOURNÉE
LA LORRAINE SE DÉVELOPPE
Cette Ville-Vieille, ce musée lorrain, tout incomplets, éveillent à chaque pas des traits délicats de ma sensibilité; ils me ravissent par la clarté qu'ils apportent dans mes émotions familières, ils m'attristent parce qu'ils me font toucher l'irrémédiable insuffisance de l'âme que me fit cette race.
Deux grandes causes d'échec pour la Lorraine: le pays fut si tourmenté que les artistes, c'est-à-dire une des parties les plus conscientes de la race, désertaient continuellement, s'établissaient en Italie, s'y déformaient; bons ou mauvais, ils devenaient Italiens en Lorraine. Puis il n'y eut pas de riche bourgeoisie pour s'enorgueillir d'un art local, mais une aristocratie, sans cesse en rapport avec des pays plus puissants, honteuse de sentir son provincial et prenant le bel air de France ou d'Italie.
Pourtant, le palais ducal, modifié dans le goût Renaissance et dont les quatre cinquièmes ont disparu, nous fait voir un côté de l'âme lorraine, l'esprit gouailleur; une gouaillerie nullement rabelaisienne, jamais lyrique, mais faite d'observation, plutôt matoise que verveuse. C'est de la caricature, sans grande joie. Le sec Callot, sec en dépit de l'abondance studieuse de ses compositions, appartient à la jeunesse de la race; le grouillement et l'émotion des guerres qu'il a vues le soutiennent. Mais Grand ville, si mesquin et pénible, devait être le dernier mot de cette veine qui n'aboutit pas. On la sent pourtant bien personnelle, la malice de ce petit peuple; si cette race eût été heureuse, elle possédait l'élément d'un art particulier. Les légendes, chansons, anecdotes, la finesse si particulière de ses grands hommes, et même aujourd'hui le tour d'esprit des campagnards établissent bien qu'un certain comique se préparait. Cette verve, toujours un peu maigre, épuisée par les guerres et l'éloignement des artistes, alla se desséchant. Il ne resta plus de cette promesse qu'une tendance déplorable au précis, au voulu, un acharnement à l'élégance méticuleuse.
Au quinzième siècle, à côté de cette grêle malice, l'âme lorraine fait voir un sens humain de la vie très profond, une grande pitié. Ce petit peuple, qui s'agenouillait devant la Dame de Bon-Secours et qui haïssait la servitude, ne laissait pas de ressentir des frissons tragiques. Comme Michel-Ange, qui presque seul au milieu d'un peuple d'imagination riante, reçut une empreinte des horreurs de l'Italie guerrière, Ligier-Richier dramatisa parmi les Lorrains, qui, sans trêve foulés, gouaillaient. Quelle simplicité, quelle franchise! Il est bien le frère des héros naïfs de cette race! Ah! l'admirable voie que c'était là! Ne discutons pas la force sublime de l'Italien, mais à Saint-Michel, près de la Mise au tombeau, à l'église des Cordeliers, près du monument de Philippe de Gueldres, nous rêvons un art débarrassé de cette rhétorique qu'à certains jours on croit toucher dans Michel-Ange: un art ayant toute la saveur tragique du langage populaire, où n'atteint jamais la plus noble éloquence des poètes. Mais cette race mal consciente d'elle-même, qui venait d'enfanter obscurément le génie de Ligier-Richier, se mit toujours à l'école chez ses voisins. Elle ignora quel fils elle portait. Cette beauté impérieuse dont Ligier a vêtu la mort, aujourd'hui encore est mal connue. Une vague légende, d'ailleurs insoutenable, voilà tout ce que savent les Lorrains: Michel-Ange rencontrant l'artiste lui aurait fait l'honneur de l'emmener avec lui. Eh! grand Dieu! le sot éloge!
Ces deux Lorraines échouèrent, la Lorraine de l'ironie comme celle de la grandeur sans morgue, pour avoir ignoré leur génie et douté d'elles-mêmes timidement. Le sentiment qui donnait à cette race une notion si fine du ridicule lui fit peut-être craindre de s'épancher. A chaque génération, elle se rétrécit. Son art n'a jamais d'abandon ni d'audace, tout est voulu: suppression des détails significatifs, imitation des écoles étrangères. La meilleure partie de la Lorraine, sa noblesse et ses artistes, toujours avaient soupiré avec une admiration naïve vers l'Italie; à Claude Gellée il fut donné d'y vivre. Il porta dans l'école romaine nos instincts et notre discipline. Il peignit ce ciel, cette terre et cette mer dans une lumière si vaporeuse, avec une harmonie si impossible, qu'on peut dire vraiment qu'en copiant, c'était son rêve, notre rêve, qu'il exprimait. C'était une désertion. Il profitait de l'idéal de ces ancêtres, pour en fortifier l'Italie; il n'a pas accru la conscience de sa race.
Après lui, la Lorraine, qui l'ignora, comme elle avait méconnu Ligier-Richier, dessèche de plus en plus sa veine. Et l'effort du dernier artiste sorti vraiment de l'âme populaire, le dernier travail ne devant rien à l'étranger, sera cette admirable grille du serrurier Jean Lamour: une dentelle en fer.
Qu'importe si la délicieuse statue de Bagard (1639-1709), garçonnière maligne et touchante qui porte un médaillon, nous ravit et nous retient longuement dans le rez-de-chaussée du musée lorrain! C'est une grande dame raffinée; sa spirituelle afféterie mondaine ferait paraître un peu grossière la simplicité, la gouaillerie de nos meilleurs aïeux. Elle est bien du passé, l'âme lorraine: Bagard n'y songe guère.... Et nous-mêmes, Simon, il nous faut un effort pour la retrouver sous nos âmes acquises. Cette jeune femme, cette Française, c'est toute notre sensibilité à fleur de peau, une floraison toute neuve, pour laquelle, comme Bagard, comme la Lorraine entière d'aujourd'hui, nous avons dédaigné de cultiver le simple jardin sentimental hérité de nos vieux parents.
QUATRIÈME JOURNÉE
AGONIE DE LA LORRAINE
Ne quittons pas si vite un peuple qui voulait se développer. Nous savons quels tâtonnements, quelles misères c'est de chercher sa loi. Des échecs si nobles valent qu'on s'y intéresse. Allons voir ces plaines de Vézelize, tous ces champs de bataille sans gloire où la Lorraine s'épuisa. Quelques traits de ce peuple s'y conservent mieux que dans les villes; car, à Nancy, vingt courants étrangers ont renversé, submergé l'esprit autochtone.
La campagne est plate, assez abondante, pas affinée, peut-être maussade, sans joie de vivre. Les physionomies n'ont pas de beauté; les petites filles font voir une grimace vieillotte, malicieuse sans malveillance; en rien cette race, d'ailleurs de grande ressource et saine, n'a poussé au type. Par les après-midi d'été, on se réunit au «Quaroi» et les femmes, travaillant dans l'ombre que découpent les maisons, se donnent le plaisir de ridiculiser.
Quels souvenirs ont-ils gardés de jadis? Par les écoles, les inscriptions locales, ils savent une vague bataille de Nancy, où René II leur donna la vie; puis Stanislas, qui fut leur agonie. Mais dans le peuple, c'est la tradition des Suédois qui domine; chaque ville en raconte quelque horreur. Ils tuèrent vraiment la Lorraine. Ils saccagèrent tout, Richelieu s'applaudissant. Même les amis du duc Charles IV estimèrent sage de s'approprier les dernières ressources de ceux qu'ils ne pouvaient défendre. Cent cinquante mille bandits, aidés d'autant de femmes, piétinaient le pays dont la ruine se prolongea jusqu'à la fin du siècle. Cependant la race lorraine affamée s'entre-dévorait. Il y avait dans les campagnes des pièges pour hommes, comme on en met aux loups; des familles mangèrent leurs enfants, et même des jeunes gens, leurs grands-parents. Toutefois ce pauvre peuple se réjouissait à quelques petits déboires de ses ennemis, tels que des évasions de prisonniers, et surtout prenait son plaisir aux bons tours de l'extraordinaire Charles IV.
Étrange fou, que produisit ce pays raisonnable dans les violentes convulsions de son agonie! Il semble que Charles IV ait gâché en une vie toute l'énergie qui, dépensée sagement dans une suite d'hommes, eût été féconde en grandes choses. C'est le va-tout d'une situation désespérée, d'une race qui sent l'avenir lui manquer. En Charles IV, il y a pléthore, qualités lorraines à trop haute pression, mais il ne contredit pas les caractères de sa race.
Ce merveilleux aventurier, avec les tresses blondes de ses cheveux pendants et ses souples voltiges d'écuyer devant les femmes de Louis XIII, était sagace, pratique, d'éloquence simple, et pas chevaleresque le moins du monde. Il avait le don de plaire à tous, mais se gardait de tous. Ce fantasque, ce railleur qui ne sut même pas s'épargner dans ses bons contes, ce perpétuel irrésolu désirait violemment, et souvent il demeura ferme dans son sentiment. C'est, au résumé, un Lorrain des premiers temps, mais avec toute la fièvre inquiète d'un peuple qui va mourir.
Charles IV ne nous montre qu'un trait nouveau, le désir de paraître; c'est qu'il avait été élevé à la cour de France, et que les circonstances le forcèrent toute sa vie à vivre parmi les étrangers; or nous avons vu le caractère, l'art lorrains, toujours craintifs de paraître ridicules, prendre l'air à la mode. Par-dessous sa brillante chevalerie, c'était essentiellement un capitaine brave et gouailleur, sachant plaire sans effort aux hommes simples, l'un d'eux vraiment, comme on le vit bien, après cette fleur de jeunesse à la française, dans sa tenue de vie et dans ses projets de mariage qui scandalisèrent si fort Paris et Versailles, sans qu'il s'émût le moins du monde. Le malheur l'avait remis dans la logique de sa race.
C'est du haut de Sion, pèlerinage jadis fameux, aujourd'hui attristé de médiocrité, que, moins distraits par le détail, nous prenons une possession complète de la grandeur et de la décadence lorraine. Devant nous, cette province s'étend sérieuse et sans grâce, qui fut le pays le plus peuplé de l'Europe, qui fit pressentir une haute civilisation, qui produisit une poignée de héros et qui ne se souvient même plus de ses forteresses ni de son génie. Dès le siècle dernier, cette brave population dut accepter de toute part les étrangers qu'elle avait repoussés tant qu'elle était une race libre, une race se développant selon sa loi.
Du moins, la conscience lorraine, englobée dans la française, l'enrichit en y disparaissant. La beauté du caractère de la France est faite pour quelques parcelles importantes de la sensibilité créée lentement par mes vieux parents de Lorraine. Cette petite race disparut, ni dégradée, ni assoupie, mais brutalement saignée aux quatre veines.
Depuis longtemps les artistes étaient obligés de s'éloigner, en Italie de préférence, pour trouver, avec la paix de l'étude, des amateurs suffisamment riches. Les ducs enfin quittèrent le pays, où ils se maintenaient difficilement contre l'étranger, emmenant une partie de leur noblesse. Dans la masse de la population cruellement diminuée, les vides étaient comblés par des Allemands, domestiques et autres hommes de bas métier, dont fut épaissie la verve naturelle de ma race, de cette noble race qui repoussait le protestantisme (admirable résistance d'Antoine aux bandes luthériennes, en 1523).
Si je défaille, ce sera de même par manque de vigueur et non faute de dons naturels. Nous avons, mon ami et moi, les plus jolis instincts pour nous créer une personnalité. Saurons-nous les agréger? Les barbares s'imposeront peu à peu à nos âmes à cause des basses nécessités de la vie; j'entrevois les meilleures parties de nos êtres, qui s'accommodent, tant bien que mal, de rêves conçus par des races étrangères.
CINQUIÈME JOURNÉE
LA LORRAINE MORTE
Notre enquête touche à sa fin; de Sion nous descendrons à notre ermitage de Saint-Germain. Visiter Lunéville! Retourner à Nancy où nous négligeâmes la ville neuve! pourquoi prolonger ainsi la tristesse dont m'emplit l'avortement de l'âme lorraine? Dans ce château de Lunéville, les nôtres furent humiliés. Ce palais ne me parlerait que de Stanislas, un prince bon et fin, je l'accorde, mais entouré de petites femmes et de petits abbés qui, par bel air, raillaient les choses locales et copiaient Versailles. La Lorraine, dit-on, l'aima; c'est qu'elle avait perdu toute conscience de soi-même; elle était morte; seul son nom subsistait. A certains jours, mon ami et moi, nous sommes aussi capables de prendre plaisir à des plaisanteries faciles sur ce qu'il y a de plus profond et d'essentiel en nos âmes. C'est que nous vivons à peine; nous vivons par un effort d'analyse. Comme le nouveau Nancy, je m'accommode de la sensibilité que Paris nous donne toute faite. En échange d'un bonheur calme, assuré, la Lorraine a laissé à Paris l'initiative. N'est-ce pas ainsi que, lassés de heurter les étrangers, nous abandonnions notre libre développement pour adopter le ton de la majorité?
Je refuse d'admirer, sur l'emplacement du vieux Nancy de mes ducs, la place Stanislas, qui partout ailleurs m'enchanterait. Et s'il m'arrivait, devant l'élégance un peu froide de cette belle décoration, s'il m'arrivait de retrouver quelques traits de la méthode et du rêve constant de l'âme lorraine, je n'en aurais que de la tristesse, me disant: la méthode et le rêve que j'honore en moi avec tant d'ardeur n'apparaissent guère plus dans l'ordinaire de mes actions que, dans ce Nancy moderne, les vieux caractères lorrains. Ah! nos aïeux, leurs vertus et tout ce possible qu'ils portaient en eux sont bien morts. Choses de musée maintenant et obscures perceptions d'analyste.
Stanislas a créé une académie et une bibliothèque. Dans la suite, une société archéologique fut jointe à ces institutions. Seules, elles abritent ce qui peut encore vivre de la conscience lorraine. Elles sont le souvenir de ce qui n'existe plus. Où la mort est entrée, il ne reste qu'à dresser l'inventaire.
Vierge de Sion, je ne puis vous prier pour ce pays de Lorraine ni pour moi. La sécheresse dont je sais que cette race est morte m'envahit. Vous-même m'apparaissez si triste et délaissée que je vous aime avec une nuance de pitié, sans l'élan amoureux de celui qui voit sa vierge éclatante et désirée de tous. Parce que je connais l'être que j'ai hérité de mes pères, je doute de mon perfectionnement indéfini. Je crains d'avoir bientôt touché la limite des sensations dont je suis susceptible. Petit-fils de ces aïeux qui ne surent pas se développer, ne vais-je point demeurer infiniment éloigné de Dieu, qui est la somme des émotions ayant conscience d'elles-mêmes?
Mais non! il ne faut pas que je m'abandonne. Je calomnie ma race. Si elle n'a pas utilisé tous les dons qui lui étaient dispensés, il en est un qu'elle a développé jusqu'au type. Elle a augmenté l'humanité d'un idéal assez neuf. De René II à Drouot, en passant par Jeanne, une des formes du désintéressement, le devoir militaire a paru ici sous son plus bel aspect. Il y a dans ma race, non pas l'esprit d'attaque, la témérité trop souvent mêlée de vanité, mais la fermeté réfléchie, persévérante et opportune. Faire en temps voulu ce qui est convenable. On vit en Lorraine les plus sages soldats du monde, ceux que le penseur accueille. Par les armes, le Lorrain avait fondé sa race; par les armes, il essaye héroïquement de la protéger. Pressé par les étrangers, il n'eut pas le loisir de chercher d'autres procédés pour être un homme libre. Comment eût-il développé ces dons d'ironie, ce réalisme humain si noble qu'il nous fit entrevoir? Il bataillait sans trêve à côté de son duc. Le loyalisme ducal, en Lorraine, s'est fondu plus étroitement que partout ailleurs avec l'idée de patrie. Dans sa misère, cette race se consolait d'être mutilée de ses qualités naissantes en aimant ses ducs, qui furent souvent des princes exemplaires et jamais de mauvais hommes. Que je dépense la même énergie, la même persévérance à me protéger contre les étrangers, contre les Barbares, alors je serai un homme libre.
SIXIÈME JOURNÉE
CONCLUSION.—LA SOIRÉE D'HAROUÉ
Simon, un peu gâté, selon moi, par l'éducation de la rue Saint-Guillaume, ne goûtait qu'à demi mes intuitions. C'est un historien d'une réserve extrême. Il collectionne et cote les petits faits, sans consentir à recevoir d'eux cette abondante émotion qui, pour moi, est toute l'histoire. Or, les vieilles choses de Lorraine, en huit jours, avaient réveillé des belles-aux-bois qui sommeillent en mon âme; Simon me laissa tout à les caresser. Il me précéda à Saint-Germain; d'ailleurs des repas médiocres, toujours, l'indisposèrent.
Je n'ai pas oublié cette soirée silencieuse, vers les cinq heures, dans la petite ville d'Haroué, où la vieille place est abritée de noyers malades. Le soleil de février, en s'inclinant, avait laissé dans l'air quelque douceur. J'allai, désoeuvré, jusqu'à l'étang que forment les fossés écroulés d'un château pompeux, bâti sous Léopold, et dont la froide impériosité contrarie le paysage. Je m'ennuyais d'un ennui mol, et toujours les plaines d'eau me disposèrent à la mélancolie. Il me sembla que l'eau elle-même, sous ce climat, désormais vivait avec médiocrité. Je sentais bien que des parcelles de l'ancienne âme de Lorraine, éparses encore dans ce paysage malingre d'hiver, faisaient effort pour me distraire; mais la ruine de ma nation m'avait trop lassé pour que sa douceur posthume me consolât de sa vigueur abolie; et une triste migraine me venait du plein air.
Le pâle soleil couchant offensait mes yeux, striés de fibrilles par la lampe tard allumée sur les actes et les pensées de Lorraine. Nancy, oublieuse du passé, m'avait choqué, mais dans ces campagnes, où tout est souvenir de nos aïeux et qui, repliées sur elles-mêmes, n'ont pas remplacé la grande morte qui les animait, je me sentis avec une netteté singulière l'héritier d'une race injustement vaincue. De rares paysans—mes frères, car nos aïeux communs combattaient auprès de nos ducs—passaient, me saluant, comme un ami, d'un geste grave dans ce crépuscule. Tristement je les aimais.
A cause de l'humidité je revins jusqu'à l'auberge. Avec le soir, la voiture du chemin de fer arriva, et j'eus le coeur serré que personne n'en descendît pour me presser dans ses bras.
Je dînai mal, impatient d'en finir, à la lueur du pétrole. Ensuite, quand je voulus, malgré l'obscurité profonde, faire quelques pas à l'air, car j'étais congestionné, des chiens hurlant m'intimidèrent. Je rentrai dans l'auberge, disant: «Je suis là, perdu, isolé, et pourtant des forces sommeillent en moi, et pas plus que ma race, je ne saurai les épanouir.»
Dans cette vieille salle, le silence me pénétrait d'angoisse. Je sentais bien que ce n'était que de l'inaccoutumé, que tout ce décor était en somme de bonté. Dans la nuit répandue, la Lorraine m'apparaissait comme un grand animal inoffensif qui, toute énergie épuisée, ne vit plus que d'une vie végétative; mais je compris que nous nous gênions également, étant l'un a l'autre le miroir de notre propre affaissement.
Pour rendre un peu sien un endroit qu'on ignore, où l'on n'a pas sa chaise familière, son coin de table, et où la lampe découpe des ombres inaccoutumées, le meilleur expédient est de se mettre au lit. Ce sans-gêne réchauffe la situation. Mais je n'osais appuyer ma joue sur ces draps bis; tout mon corps se sauvait en frissonnant de ces rudes toiles, où, solide et confiant en moi, je me serais brutalement enfoui au chaud.
Alors je rentrai dans mon univers. Par un effort vigoureux que facilitaient ma détresse morale et la solitude nue de cette chambre, je projetai hors de moi-même ma conscience, son atmosphère et les principales idées qui s'y meuvent. Je matérialisai les formes habituelles de ma sensibilité. J'avais là, campés devant moi comme une carte de géographie, tous les points que, grâce à mon analyse, j'ai relevés et décrits en mon âme:
D'abord un vaste territoire, mon tempérament, produisant avec abondance une belle variété de phénomènes, rebelle à certaines cultures, stérile sur plusieurs points, où des parties sont encore à découvrir, pâles indécises et flottantes.
Par-dessus ce premier moi, je vis dessinées des figures frémissantes qui semblaient parler. Ce sont les maîtres que nous interrogions à Saint-Germain, devenus aujourd'hui une partie importante de mon âme.
Je vis aussi de grands travaux accomplis par des générations d'inconnus, et je reconnus que c'était le labeur de mes ancêtres lorrains.
Or, tous ces morts qui m'ont bâti ma sensibilité bientôt rompirent le silence. Vous comprenez comment cela se fit: c'est une conversation intérieure que j'avais avec moi-même; les vertus diverses dont je suis le son total me donnaient le conseil de chacun de ceux qui m'ont créé à travers les âges.
Je leur disais: «Vous êtes l'Église souffrante l'esprit en train de mériter le triomphe; ne pourrai-je pas m'élever plus haut, jusqu'à l'Église triomphante? Comme le veut l'Imitation, qui guide mon effort spirituel, je me suis reposé dans vos plaies; j'ai vécu la passion de l'esprit que vous avez soufferte. Quand mériterai-je le bonheur? L'espoir de m'élever enfin auprès de Dieu me serait-il interdit? Pourquoi, mes amis, ne fûtes-vous pas heureux?»
Alors tous ceux que j'ai été un instant me répondirent.
D'abord LES JEUNES GENS (épars dans les grandes villes, au coucher du soleil): «Il n'est d'autre remède que la mort, et nous nous délivrons résolument ou par des excès désespérés.»
Moi (avec dégoût pour une pareille infirmité de philosophe): «Mes frères, votre solution ne m'intéresse pas, puisqu'elle m'est toujours offerte, puisque j'ai la certitude qu'elle me sera imposée un jour, et qu'enfin, si à l'usage elle m'apparaît insuffisante, elle ne me laisse pas la ressource de recourir à un autre procédé. D'ailleurs vous me proposez tout le contraire de mon désir, car j'aspire non pas à mourir, mais à vivre dans ce corps-ci et à vivre le plus possible.»
Alors BENJAMIN CONSTANT: «J'aurais dû ne pas demander mon bonheur aux autres.»
SAINTE-BEUVE: «J'eus tort de chercher à leur plaire.»
... Ainsi parlèrent-ils, et Moi je leur disais:
«Vous souffriez donc pour avoir accepté les Barbares! Vous, que je pris pour intercesseurs, vous n'avez même pas compris la nécessité de l'isolement, le bienfait de l'univers qu'on se crée. Vous ignoriez qu'il faut être un homme libre!»
Étendu sur ce lit, à la lueur tragique d'une chandelle d'auberge, je méprisai douloureusement ces gens-là; je vis qu'ils étaient grossiers. Et ces parties de moi-même, qui m'avaient enchanté jadis, m'écoeurèrent.
L'imitation des hommes les meilleurs échouait à me hausser jusqu'à toi, Esprit, Total des émotions! Lassé de ne recueillir de mes intercesseurs que des notions sur ma sensibilité, sans arriver jamais à l'améliorer, j'ai recherché en Lorraine la loi de mon développement. A suivre le travail de l'inconscient, à refaire ainsi l'ascension par où mon être s'est élevé au degré que je suis, j'ai trouvé la direction de Dieu. Pressentir Dieu, c'est la meilleure façon de l'approcher. Quand les Barbares nous ont déformés, pour nous retrouver rien de plus excellent que de réfléchir sur notre passé. J'eus raison de rechercher où se poussait l'instinct de mes ancêtres; l'individu est mené par la même loi que sa race. A ce titre, Lorraine, tu me fus un miroir plus puissant qu'aucun des analystes où je me contemplai. Mais, Lorraine, j'ai touché ta limite, tu n'as pas abouti, tu t'es desséchée. Je t'ai une infinie reconnaissance, et pourtant tu justifies mon découragement. Jusqu'à toi j'avais sur moi-même des idées confuses; tu m'as montré que j'appartenais à une race incapable de se réaliser. Je ne saurai qu'entrevoir. Il faut que je me dissolve comme ma race. Mes meilleures parcelles ne vaudront qu'à enrichir des hommes plus heureux.
Alors la Lorraine me répondit:
«Il est un instinct en moi qui a abouti; tandis que tu me parcourais, tu l'as reconnu: c'est le sentiment du devoir, que les circonstances m'ont fait témoigner sous la forme de bravoure militaire. Et, si découragée que puisse être ta race, cette vertu doit subsister en toi pour te donner l'assurance de bien faire, et pour que tu persévères.
«Quand tu t'abaisses, je veux te vanter comme le favori de tes vieux parents, car tu es la conscience de notre race. C'est peut-être en ton âme que moi, Lorraine, je me serai connue le plus complètement. Jusqu'à toi, je traversais des formes que je créais, pour ainsi dire, les yeux fermés; j'ignorais la raison selon laquelle je me mouvais; je ne voyais pas mon mécanisme. La loi que j'étais en train de créer, je la déroulais sans rien connaître de cet univers dont je complétais l'harmonie. Mais à ce point de mon développement que tu représentes, je possède une conscience assez complète; j'entrevois quels possibles luttent en moi pour parvenir à l'existence. Soit! tu ne saurais aller plus vite que ta race; tu ne peux être aujourd'hui l'instant qu'elle eût été dans quelques générations; mais ce futur, qui est en elle à l'état de désir et qu'elle n'a plus l'énergie de réaliser, cultive-le, prends-en une idée claire. Pourquoi toujours te complaire dans tes humiliations? Pose devant toi ton pressentiment du meilleur, et que ce rêve te soit un univers, un refuge. Ces beautés qui sont encore imaginatives, tu peux les habiter. Tu seras ton Moi embelli: l'Esprit Triomphant, après avoir été si longtemps l'Esprit Militant.»