EXAMENS DE CONSCIENCE

J'ai fermé la porte de ma cellule, et mon coeur, encore troublé des nausées que lui donnait le siècle, cherche avec agitation....

Connaître l'esprit de l'univers, entasser l'émotion de tant de sciences, être secoué par ce qu'il y a d'immortel dans les choses, cette passion m'enfièvre, tandis que sonnent les heures de nuit... Je me couchai avec le désespoir de couper mon ardeur; je me suis levé ce matin avec un bourdonnement de joie dans le cerveau, parce que je vois des jours de tranquillité étendus devant moi. Ma poitrine, mes sens sont largement ouverts à celui que j'aime: à l'Enthousiasme.

Il ne s'agit pas qu'ayant accumulé des notions, je devienne pareil à un dictionnaire; mon bonheur sera de me contempler agité de tous les frissons, et d'en être insatiable. Seule félicité digne de moi, ces instants où j'adore un Dieu, que grâce à ma clairvoyance croissante, je perfectionne chaque jour!


Pour ne pas succomber sous l'âme universelle que nous allons essayer de dégager en nous, commençons par connaître les forces et les faiblesses de notre esprit et de notre corps. Il importe au plus haut point que nous tenions en main ce double instrument, pour avoir une conscience nette de l'émotion perçue, et pour pouvoir la faire apparaître à volonté.

Tel fut l'objet de nos conférences d'octobre.


Examen physique

Nous inspectâmes d'abord nos organes: de leur disposition résulte notre force et notre clairvoyance.


Un médecin compétent que nous fîmes venir de la ville nous mit tout nus et nous examina. Ce praticien, soigneusement, de l'oreille et des doigts réunis, nous auscultait, tandis que nous comptions d'une voix forte jusqu'à trente; ainsi l'avait-il ordonné.

—Vous êtes délicats, mais sains.

Telle fut son opinion, qui nous plut. Nous serions impressionnés par une difformité aussi péniblement que par un manque de tenue. C'est encore du lyrisme que d'être boiteux ou manchot; il y a du panache dans une bosse. Toute affectation nous choque. «Avoir la pituite ou une gibbosité! disait Simon, mais j'aimerais autant qu'on me trouvât le tour d'esprit de Victor Hugo.» Simon a bien du goût de répugner aux êtres excessifs; ces monstres ne peuvent juger sainement la vie ni les passions. Un esprit agile dans un corps simplifié, tel est notre rêve pour assister à la vie.


Tandis qu'il se rhabillait, Simon se rappela avoir bu diverses pharmacies et qu'il manqua d'esprit de suite. Pour moi, ayant débuté dans l'existence par l'huile de foie de morue, j'alternai vigoureusement les fers et les quinquinas; mais toujours me répugna le grand air qui seul m'eût tonifié sans m'échauffer.


Maigres l'un et l'autre, mais lui plus musculeux, nous naquîmes dans des familles nerveuses, la sienne apoplectique du côté des hommes et bizarre par les femmes. Ses sensations se poussent avec une violente vivacité dans des sens divers. Ses mouvements sont brusques, et prêteraient parfois au ridicule sans sa parfaite éducation. Il est bilieux.

—A la campagne, me dit-il, fumant ma pipe en plein air, fouaillant mes chiens et criant après eux, dès les six heures du matin, je jouis, je respire à l'aise.

Cabanis observe, en effet, que l'abondance de bile met une chaleur âcre dans tous le corps, en sorte que le bilieux trouve le bien-être seulement dans de grands mouvements qui emploient toutes ses forces. Ce médecin philosophe ajoute que, chez les hommes de ce tempérament, l'activité du coeur est excessive et exigeante.

—J'entends bien, me répond en souriant Simon; mes journées ne sont heureuses qu'en province, mes nuits ne sont agréables qu'à Paris.... Cette ville toutefois diminue ma force musculaire. Des occupations sédentaires, l'exercice exclusif des organes internes entraînent des désordres hypocondriaques et nerveux. Oh! la fâcheuse contraction de mon système épigastrique! Ma circulation s'alanguit jusqu'à faire hésiter ma vie. Je perds cette conscience de ma force que donnent toujours une chaleur active et un mouvement régulier du cerveau, et qui est si nécessaire pour venir à bout des obstacles de la vie active. C'est ainsi que tu me vis indifférent aux ambitions, que tu poursuivais tout au moins par saccade.

—Eh! lui dis-je, crois-tu que je ne les ai pas connues, au milieu de mes plus belles énergies, ces hésitations et ces réserves! Toi, Simon, bilio-nerveux, tu mêles une incertitude âpre à cette multiple énergie cérébrale qui naît de ton état nerveux. Cette complexité est le point extrême où tu atteins sous l'action de Paris, mais elle fut ma première étape. Je suis né tel que cette ville te fait. Chez moi, d'une activité musculaire toujours nulle, le système cérébral et nerveux a tout accaparé. Dans ce défaut d'équilibre, les organes inégalement vivifiés se sont altérés, la sensibilité alla se dénaturant. C'est l'estomac qui partit le premier. J'offre un phénomène bien connu des philosophes de la médecine et des directeurs de conscience: je passe par des alternatives incessantes de langueur et d'exaltation. C'est ainsi que je fus poussé à cette série d'expériences, où je veux me créer une exaltation continue et proscrire à jamais les abattements. Dans ma défaillance que rend extrême l'impuissance de mes muscles, parfois une excitation passagère me traverse; en ces instants, je sens d'une manière heureuse et vive; la multiplicité et la promptitude de mes idées sont incomparables: elles m'enchantent et me tourmentent. Ah! que ne puis-je les fixer à jamais! Si à l'aube, elles se retirent, me laissant dans l'accablement, c'est que je n'ai pas su les canaliser; si, au soir, je les attends en vain, c'est que je n'ai pas surpris le secret de les évoquer... Je te marque là quelle sera notre tâche de Saint-Germain.

Nous sommes l'un et l'autre des mélancoliques. Mais faut-il nous en plaindre? Admirable complication qu'a notée le savant! Les appétits du mélancolique prennent plutôt le caractère de la passion que celui du besoin. Nous anoblissons si bien chacun de nos besoins que le but devient secondaire; c'est dans notre appétit même que nous nous complaisons, et il devient une ardeur sans objet, car rien ne saurait le satisfaire. Ainsi sommes-nous essentiellement des idéalistes.

De cet état, disent les médecins, sortent des passions tristes, minutieuses, personnelles, des idées petites, étroites et portant sur les objets des plus légères sensations. Et la vie s'écoule, pour ces sujets, dans une succession de petites joies et de petits chagrins qui donnent à toute leur manière d'être un caractère de puérilité, d'autant plus frappant qu'on l'observe souvent chez des hommes d'un esprit d'ailleurs fort distingué.

N'en doutons pas, voilà comment nous juge le docteur qui, tout à l'heure, nous auscultait. Passions tristes, dit-il;—mais garder de l'univers une vision ardente et mélancolique, se peut-il rien imaginer de mieux? Minutieuses et personnelles;—c'est que nous savons faire tenir l'infini dans une seconde de nous-mêmes. Nos raisonnements tortueux demeurent incomplets, c'est que l'émotion nous a saisis au détour d'une déduction, et dès lors a rendu toute logique superflue. Il ne faut pas demander ici des raisonnements équilibrés. Je n'ai souci que d'être ému.

Et félicitons-nous, Simon: toi, d'être devenu mélancolique; et moi, d'avoir été anémié par les veilles et les dyspepsies. Félicitons-nous d'être débilités, car toi, bilieux, tu aurais été satisfait par l'activité du gentilhomme campagnard, et moi, nerveux délicat, je serais simplement distingué. Mais parce que l'activité de notre circulation était affaiblie, notre système veineux engorgé, tous nos actes accompagnés de gêne et de travail, nous avons mis l'âge mûr dans la jeunesse. Nous n'avons jamais connu l'irréflexion des adolescents, leurs gambades ni leurs déportements. La vie toujours chez nous rencontra des obstacles. Nous n'avons pas eu le sentiment de la force, cette énergie vitale qui pousse le jeune homme hors de lui-même. Je ne me crus jamais invincible. Et en même temps, j'ai eu peu de confiance dans les autres. Notre existence, qui peut paraître triste et inquiète, fut du moins clairvoyante et circonspecte. Ce sentiment de nos forces émoussées nous engage vivement à ne négliger aucune de celles qui nous restent, à en augmenter l'effet par un meilleur usage, à les fortifier de toutes les ressources de l'expérience.


Tel est notre corps, nous disions-nous l'un à l'autre, et c'est un des plus satisfaisants qu'on puisse trouver pour le jeu des grandes expériences.


Examen moral

Nous continuâmes notre examen; et laissant notre corps, nous cherchions à éclairer notre conscience.

Silencieux et retirés, d'après un plan méthodique, nous avons passé en revue nos péchés, nos manques d'amour. A ce très long labeur je trouvai infiniment d'intérêt. Et Simon, au dîner du dernier jour, une heure avant la confession solennelle, me disait;

—Aujourd'hui, comme le malade arrive à connaître la plaie dont il souffre et qu'il inspecte à toute minute, je suis obsédé de la laideur qu'a prise mon âme au contact des hommes.


Nous avions décidé de passer nos fracs, cravates noires, souliers vernis, de boire du thé en goûtant des sucreries, et de nous coucher seulement à l'aube, afin de marquer cette grande journée de quelques traits singuliers parmi l'ordinaire monotonie de notre retraite (car il faut considérer qu'un décor trop familier rapetisse les plus vives sensations).

Quand nous fûmes assis dans les deux ganaches de la cheminée, toutes lampes allumées et le feu très clair, Simon, qui sans doute attachait une grande importance à ces premières démarches de notre régénération, était ému, au point que, d'énervement presque douloureux mêlé d'hilarité, il fit, avec ses doigts crispés en l'air, le geste d'un épileptique.

Je notai cela comme un excellent signe, et je sentis bien les avantages d'être deux, car par contagion je goûtai, avant même les premiers mots, une chaleur, un entrain un peu grossier, mais très curieux.


Et d'abord parcourons, lui dis-je, les lieux où nous avons demeuré.

1° DANS LE GROUPE DE LA FAMILLE (c'est-à-dire au milieu de ces relations que je ne me suis pas faites moi-même), j'ai péché;

Par pensée (les péchés par pensée sont les plus graves, car la pensée est l'homme même); c'est ainsi que je m'abaissai jusqu'à avoir des préjugés sur les situations sociales et que je respectai malgré tout celui qui avait réussi. Oui, parfois j'eus cette honte de m'enfermer dans les catégories.

Par parole (les péchés par parole sont dangereux, car par ses paroles on arrive à s'influencer soi-même); c'est ainsi que j'ai dit, pour ne point paraître différent, mille phrases médiocres qui m'ont fait l'âme plus médiocre.

Par oeuvre (les péchés par oeuvre, c'est-à-dire les actions, n'ont pas grande importance, si la pensée proteste); toutefois il y a des cas: ainsi, le tort que je me fis en me refusant un fauteuil à oreillettes où j'aurais médité plus noblement.

2° DANS LA VIE ACTIVE (c'est-à-dire au milieu de ceux que j'ai connus par ma propre initiative), j'ai péché:

Par pensée: m'être préoccupé de l'opinion. Je fus tenté de trouver les gens moins ignobles quand ils me ressemblaient.

Par parole: avoir renié mon âme, jolie volupté de rire intérieur, mais qui demande un tact infini, car l'âme ne demeure intense qu'à s'affirmer et s'exagérer toujours.

Par oeuvre: n'avoir pas su garder mon isolement. Trop souvent je me plus à inventer des hommes supérieurs, pour le plaisir de les louer et de m'humilier. C'est une fausse démarche; on ne profite qu'avec soi-même, méditant et s'exaspérant.


Quand j'achevai cette confession, Simon me dit:

—Il est un point où vous glissez qui importe, car nous saurions en tirer d'utiles renseignements pour telle manoeuvre importante: vous avez eu un métier.

—C'est juste, lui dis-je. Un métier, quel qu'il soit, fait à notre personnalité un fondement solide; c'est toute une réserve de connaissances et d'émotions. J'avais pour métier d'être ambitieux et de voir clair. Je connais parfaitement quelques côtés de l'intrigue parisienne.

—Voulez-vous me donner des détails sur les hommes supérieurs que vous remarquiez? Vous en parles, ce semble, avec chaleur. Ces liaisons intellectuelles expliquent quelquefois nos attitudes de la vingtième année.

—A dix-huit ans, mon âme était méprisante, timide et révoltée. Je vis un sceptique caressant et d'une douceur infinie; en réalité il ne se laissait pas aborder.

O mon ami, de qui je tais le nom, auprès de votre délicatesse j'étais maladroit et confus; aussi n'avez-vous pas compris combien je vous comprenais; peut-être vous n'avez pas joui des séductions qu'exerçait sur mon esprit avide l'abondance de vos richesses. Vous me faisiez souffrir quand vous preniez si peu souci d'embellir mes jeunes années qui vous écoutaient, et paré d'un flottant désir de plaire, vous n'étiez préoccupé que de vous paraître ingénieux à vous-même. Or, cédant à l'attrait de reproduire la séduisante image que vous m'apparaissiez, je négligeai la puissance de détester et de souffrir qui sourd en moi. Vous captiviez mon âme, sans daigner même savoir qu'elle est charmante, et vous l'entraîniez à votre suite en lui lançant par-dessus votre épaule des paroles flatteuses dénuées d'à-propos.

Celui que je rencontrai ensuite était amer et dédaigneux, mais son esprit, ardent et désintéressé. Je le vis orgueilleux de son vrai moi jusqu'à s'humilier devant tous, pour que du moins il ne fût jamais traité en égal. Je l'adorais, mais, malades l'un et l'autre, nous ne pûmes nous supporter, car chacun de nous souffrait avec acuité d'avoir dans l'autre un témoin. Aussi avons-nous préféré—du moins tel fut mon sentiment, car je ne veux même plus imaginer ce qu'il pensait—oublier que nous nous connaissions et si, rusant avec la vie, je fis parfois des concessions, je n'avais plus à m'en impatienter que devant moi-même.

O solitude, toi seule ne m'as pas avili; tu me feras des loisirs pour que j'avance dans la voie des parfaits, et tu m'enseigneras le secret de vêtir à volonté des convictions diverses, pour quoi je sois l'image la plus complète possible de l'univers. Solitude, ton sein vigoureux et morne, déjà j'ai pu l'adorer; mais j'ai manqué de discipline, et ton étreinte m'avait grisé. Ne veux-tu pas m'enseigner à prier méthodiquement?


Simon m'a dit dans la suite que j'avais excellemment parlé. Mon émotion l'enleva. Nous connûmes, ce soir-là, une ardente bonté envers mille indices de beauté qui soupirent en nous et que la grossièreté de la vie ne laisse pas aboutir. J'aspirais à souffrir et à frapper mon corps, parce que son épaisse indolence opprime mes jolies délicatesses. Comme je me connais impressionnable, je m'en abstins, et pourtant je n'eusse ressenti aucune douleur, mais seulement l'âpre plaisir de la vengeance.... Tout cela j'hésite à le transcrire; ce ne sont pas des raisonnements qu'il faudrait vous donner, mais l'émotion montante de cette scène à laquelle je ne sais pas laisser son vague mystérieux. Qu'ils s'essayent à repasser par les phases que j'ai dites, ceux qui soupçonnent la sincérité de ma description! Si mes habitudes d'homme réfléchi n'avaient retenu mon bras, j'eusse été aisément sublime, et frappant mon corps, j'aurais dit: «Souffre, misérable! gémis, car tu es infâme de ne connaître que des instants d'émotion, rapides comme des pointes de feu. Souffre, et profondément, pour que ton Moi, à cet éveil brutal, enfin te soit connu. Tu n'es qu'un infirme, somnolent sous la pluie de la vie. Depuis huit années que tes sens sont baignés de sensations, quelle ardeur peux-tu me montrer dont tu brûles, quand il faudrait que tu fusses consumé de toutes à la fois et sans trêve! Mais comment supporterais-tu cette belle ivresse, toi qui n'as pas même un réel désir d'être ivre, encore que tu enfles ta voix pour injurier ta médiocrité! Souffre donc, homme insuffisant, car tous sont meilleurs que toi. Et si tu te vantes que leur supériorité t'est indifférente, je ne t'autorise pas à tirer mérite de ce renoncement: il n'est beau d'être misérable et d'aimer sa misère qu'après s'être dépouillé volontairement.»

Ah! Simon, quel ennui! Que d'années excellentes perdues pour le développement de ma sensibilité! J'entrevois la beauté de mon âme, et ne sais pas la dégager! C'est un grand dépit d'être enfermé dans un corps et dans un siècle, quand on se sent les loisirs et le goût de vivre tant de vies!


Simon restait assis auprès du feu, cherchant le calme dans une raideur de nerfs, évidemment fort douloureuse. J'interrompis ma promenade, et m'asseyant à ses côtés:—Faisons la composition de lieu, lui dis-je.

C'est aux exercices spirituels d'Ignace de Loyola, au plus surprenant des psychologues, que nous empruntons cette méthode, dont je me suis toujours bien trouve.

La vie est insupportable à qui n'a pas à toute heure sous la main un enthousiasme. Que si la grâce nous est donnée de ressentir une émotion profonde, assurons-nous de la retrouver au premier appel. Et pour ce, rattachons-la, fût-elle de l'ordre métaphysique le plus haut, à quelque objet matériel que nous puissions toucher jusque dans nos pires dénuements. Réduisons l'abstrait en images sensibles. C'est ainsi que l'apprenti mécanicien trace sur le tableau noir des signes conventionnels, pour fixer la figure idéale qu'il calcule et qui toujours est près de lui échapper.

J'imaginerai un guide-âne et toute une mnémotechnic, qui me permettront de retrouver à mon caprice les plus subtiles émotions que j'aurai l'honneur de me donner. Le monde sentimental, catalogué et condensé en rébus suggestifs, tiendra sur les murs de mon vaste palais intérieur, et m'enfermant dans chacune de ses chambres, en quelques minutes de contemplation, je retrouverai le beau frisson du premier jour. Surtout je parviendrai à fixer mon esprit. L'attention ramassée toute sur un même point y augmente infiniment la sensibilité. Une douleur légère, quand on la médite, s'accroît et envahit tout l'être. Si vous essayes de songer à cette phrase abstraite: «J'ai manqué d'amour dans mes méditations, c'est pourquoi j'ai été humilié», votre esprit dissipé n'arrive pas à l'émotion. Mais allumez un cigare vers les dix heures du soir, seul dans votre chambre où rien ne vous distrait, et dites:

Composition de lieu

Un homme est accroupi sur son lit, dans le nuit, levant sa face vers le ciel, par désespoir et par impuissance, car il souffre de lancinations sans trêve que la morphine ne maîtrise plus. Il sait sa mort assurée, douloureuse et lente. Il gît loin de ses pairs, parmi des hommes grossiers qui ont l'habitude de rire avec bruit; même il en est arrivé à rougir de soi-même, et pour plaire à ces gens il a voulu paraître leur semblable.

Dans cet abaissement, qu'il allume sa lampe, qu'il prenne les lettres des rois qui le traitent en amis, qu'il célèbre le culte dont l'entoura sa maîtresse, jeune et de qui les beaux yeux furent par lui remplis jusqu'au soir où elle mourut en le désirant, qu'il oublie son infirmité et les gestes dont on l'entoure! Voici que l'amour, celui qu'il aime, l'amour frère de l'orgueil, rentre en lui, et ses pensées ennoblies redeviennent dignes des grands qui l'honorent, tendues et dédaigneuses.


Ainsi s'achevait cette nuit. Silencieux et désabusés, nous appuyions nos fronts aux vitres fraîches. Sur la vaste cuvette des terres endormies, parmi les vapeurs qui s'étirent, l'aube commençait; alors, nous entreprîmes, dans le malaise de ce matin glacé, l'exercice de la mort.


Exercice de la mort

Nous serons un jour (mais qui de nous deux le premier?) meurtris par notre cercueil, nos mains jointes seront opprimées par des planches clouées à grand bruit; nos visages d'humoristes n'auront plus que les marques pénibles de cette lutte dernière que chacun s'efforce de taire, mais qui, dans la plupart des cas, est atroce. Ce sera fini, sans que ce moment suprême prenne la moindre grandeur tragique, car l'accident ne paraît singulier qu'à l'agonisant lui-même. Ce sera terminé. Tout ce que j'aurai emmagasiné d'idées, d'émotions, et mes conceptions si variées de l'univers s'effaceront. Il convient donc qu'au milieu de ces enthousiasmes si désirés, nous n'oubliions pas d'en faire tout au fond peu de cas, et il convient en même temps que nous en jouissions sans trêve. Jouissons de tout et hâtivement, et ne nous disons jamais: «Ceci, des milliers d'hommes l'ont fait avant moi»; car, à n'exécuter que la petite danse que la Providence nous a réservée dans le cotillon général, nous ferions une trop longue tapisserie. Jouissons et dansons, mais voyons clair. Il faut traiter toutes choses au monde comme les gens d'esprit traitent les jeunes filles. Les jeunes filles, au moins en désir, se sont prêtées à tous les imbéciles, et lors même qu'elles sont vierges de désir, croyez-vous qu'il n'existe pas un imbécile qui puisse leur plaire! Il faut faire un assez petit cas des jeunes filles, mais nous émouvoir à les regarder, et nous admirer de ressentir pour de si maigres choses un sentiment aussi agréable.


Colloque

Cette haine du péché et cette ardeur vers les choses divines que je viens de traverser, ce sont des instants furtifs de mon âme, je les ai analysés; j'ai démonté ces sentiments héroïques, je saurais à volonté les recomposer. Une centaine de petites anecdotes grossières inscrites sur mon carnet me donnent sûrement les rêves les plus exquis que l'humanité puisse concevoir. Elles sont les clochers qui guident le fidèle jusqu'à la chapelle où il s'agenouille. Mon âme mécanisée est toute en ma main, prête à me fournir les plus rares émotions. Ainsi je deviens vraiment un homme libre.

Pourquoi, mon âme, t'humilier, si de toi, pauvre désorientée, je fais une admirable mécanique? Simon m'a dit, qu'enfant, il savait se faire pleurer d'amour pour sa famille, en songeant à la douleur qu'il causerait, s'il se suicidait. Il voyait son corps abîmé, l'imprévu de cette nouvelle tombant au milieu du souper, apportée par un parent qui peut à peine se contenir, ces grands cris, ces sanglots qui coupent toutes les voix pendant trois jours. Et, précisant ce tableau matériel avec minutie, il s'élevait en pleurant sur soi-même jusqu'à la plus noble émotion d'amour filial: le désespoir de peiner les siens.

Pourquoi les philosophes s'indigneraient-ils contre ce machinisme de Loyola? Grâce à des associations d'idées devenues chez la plupart des hommes instinctives, ne fait-on pas jouer à volonté les ressorts de la mécanique humaine? Prononcez tel nom devant les plus ignorants, vous verrez chacun d'eux éprouver des sensations identiques. A tout ce qui est épars dans le monde, l'opinion a attaché une façon de sentir déterminée, et ne permet guère qu'on la modifie. Nous éprouvons des sentiments de respectueuse émotion devant une centaine d'anecdotes ou devant de simples mots peut-être vides de réalité. Voilà la mécanique à laquelle toute culture soumet l'humanité, qui, la plupart du temps ne se connaît même point comme dupe. Et moi qui, par une méthode analogue, aussi artificielle, mais que je sais telle, m'ingénie à me procurer des émotions perfectionnées, vous viendriez me blâmer! L'humanité s'émeut souvent à son dommage, tant elle y porte une déplorable conviction; quant à moi, sachant que je fais un jeu, je m'arrêterai presque toujours avant de me nuire.


CHAPITRE V