VEILLÉE D'ITALIE
(Enseignement du Vinci)
Nous avions passé le théâtral Saint-Gothard et ses précipices. Un doux plaisir me toucha devant la fuite du lac de Lugano, quand sa rive trempée de grâce fut effleurée par le train de Milan. Au soir, nous accentuâmes la grande descente sur l'Italie. Un poitrinaire, portant à sa bouche sans cesse une liqueur d'apaisement, menait un bruit lugubre derrière moi. Mais qu'est-ce qu'un homme? J'ouvris au froid les fenêtres du wagon. Des mots historiques se pressaient dans ma tête: «Soldats, vous êtes pauvres, vous allez trouver l'abondance!» Et je me disais avec hâte: «Est-ce que je sens quelque chose?»
Cette quinzaine est une des périodes les plus honorables de mon existence; j'ai su conquérir l'émotion que je me proposais. Oui, j'allais trouver l'abondance. Et déjà, j'étais rempli de bonté. Je m'occupai du poitrinaire, je lui promis la santé, les femmes, le vin, tout ce que j'imaginais lui plaire. Même, pour qu'il sourit, je lui dis que j'étais Parisien, et je l'aidai à descendre du train dans la gare de Milan.
Décide aux plus grands sacrifices pour être enthousiasmé, dès le soir je sortis de l'hôtel et me rendis autour de la cathédrale, m'interpellant et m'exclamant (bien qu'elle me plût médiocrement) en formules admiratives, car je sais que le geste et le cri ne manquent guère de produire le sentiment qui leur correspond.
Seul avec le concierge qui simule un rhume, à l'Ambrosienne, ce matin d'hiver, j'admirai les estampes, et sur elles; interrogeai mon âme.
C'était encore ma sensibilité du cloître, le sentiment qui me fit demander à ma bibliothèque qu'elle me révélât à moi-même. Invincible égotisme qui me prive de jouir des belles formes! Derrière elles je saisis leurs âmes pour les mesurer à la mienne et m'attrister de ce qui me manque. L'univers est un blason, que je déchiffre pour connaître le rang de mes frères, et je m'attriste des choses qu'ils firent sans moi.
A l'Ambrosienne je vis, avec quelle ardente curiosité! un portrait d'Ignace de Loyola. Son génie logique créa une méthode, dont il obtint, sur les âmes les plus superbes, de prodigieux résultats, et que j'essaye de m'appliquer. Sa tête est une grosse boule avec une calvitie, une forte barbe courte, et une pointe au menton. Je sens comme une barre de migraine sur ses yeux et sur son front. Cet homme fut poli et froid, sans le moindre souci de plaire. Il avait des amis, mais ne se livra jamais, et nul ne put compter sur lui. S'il s'attachait, c était par une sorte d'instinct profond; le manieur d'hommes le plus souple désespère de séduire celui-là.
Quand je contemple cette physionomie impérieuse, mes lenteurs me donnent à rougir. Je n'ai pas su encore m'emparer de moi-même! Du moins j'ai visité soigneusement mes ressources, je connais les fondements de mon Être; dès lors, me perfectionnant chaque jour dans le mécanisme de Loyola, je dirigerai mes émotions, je les ferai réapparaître à volonté; je serai sans trêve agité des enthousiasmes les plus intéressants et tels que je les aurai choisis.
Sur le même mur, une gravure d'après un jeune homme de Rembrandt: la bouche entr'ouverte, la lèvre supérieure un peu relevée, les yeux superbes, mais éteints, toute la figure dégoûtée, anéantie. Je lui disais: «O mon pauvre enfant, ne me tentez pas avec votre juste accablement, car je veux loyalement faire cette tentative.»
Devant un portrait de jeune fille qui fut longtemps, mais à tort, attribué au Vinci, jeune fille gracieuse sans plus, avec une âme un peu ironique et de petite race, je trouvai un jeune homme qui pleurait.
—L'histoire de cette jeune fille est-elle touchante? lui dis-je: ni Gautier, ni Taine, ni Ruskin n'en parlent. (Je citais ces noms pour gagner sa confiance, car je pensais: voilà quelque poète.)
—Je l'ignore, me répondit-il.
—Il y a parfois des ressemblances émouvantes. (Sa vive émotion, ses pleurs me permettaient ces familiarités.)
—Je ne pense pas qu'on puisse comparer aucune fille à celle-ci.
—Eh bien! repris-je.
—Ah! me dit-il simplement, le grand homme a mis sa main là.
Je le tiens admirable pour sa foi, ce croyant. Notez que le concierge lui-même sait que le tableau n'est pas de Léonard. Puis la jeune fille, délicate, n'a aucune impériosité. Mais celui-ci, peu connaisseur, mal renseigné, est pourtant très proche de Dieu; son âme chargée d'ardeur, pour vibrer n'a nul besoin qu'un art ingénieux la caresse. C'est l'enthousiasme du charbonnier. Il saisit la première occasion de grouper les émotions dont il est rempli et d'en jouir. L'important n'est pas d'avoir du bon sens, mais le plus d'élan possible. Je tiens même le bon sens pour un odieux défaut. L'Imitation de Notre-Seigneur Jésus-Christ, cher petit manuel de la plus jolie vie qu'aient imaginée les délicats, l'a très bien vu: les pauvres d'esprit, s'ils ont cru et aimé, sont ceux qui approchent le plus de leur idéal, c'est-à-dire de Dieu. Ce n'est pas en chicanant chacun de mes désirs, en me vérifiant jusqu'à m'attrister, mais en poussant hardiment que je trouverai le bonheur.
Par un jour de pluie, j'entrai dans le cabinet du Brera; et la Tête du Christ, par le Vinci (l'étude au crayon rouge pour le Christ de la Cène), ne me laissait rien voir d'autre....
Cette journée fameuse, dont la vertu chaque jour grandit en moi, me confirme dans la méthode que j'entrevoyais depuis Haroué.
Plus jeune, par une matinée sèche d'hiver florentin, ralentissant ma promenade sur le Lung'Arno, en face des collines délicates et presque nerveuses, j'ai suivi le même ordre de réflexions. Je sortais de voir au Pitti la Simonetta, maîtresse fameuse du Magnifique, peinte par Botticelli. Combien d'efforts il me fallut d'abord pour goûter sa beauté malingre de jeune fille moricaude! Dans la suite, je vins à l'aimer; au premier regard, elle ne me donnait que de la curiosité. Il en advint ainsi de moi-même devant moi-même. Jusqu'à cette heure, je fus simplement curieux de mon âme. Je considérais mes divers sentiments, qui ont la physionomie rechignée et malingre des enfants difficilement élevés, mais je ne m'aimais pas. Or, le Vinci pour représenter le plus compréhensif des hommes, celui qui lit dans les coeurs, ne lui donne pas le sourire railleur dont il est le prodigue inventeur, ni cet air dégoûté qui m'est familier; mais le Christ qu'il peint accepte, sans vouloir rien modifier. Il accepte sa destinée et même la bassesse de ses amis: c'est qu'il donne à toutes choses leur pleine signification. Au lieu d'étriquer la vie, il épanouit devant son intelligence la part de beauté qui sommeille dans le médiocre.
Aujourd'hui, dans cette veillée d'Italie, je vois qu'il n'y a pas compréhension complète sans bonté. Je cesse de haïr. Je pardonnerai à tout ce qui est vil en moi, non par un mot, mais en le justifiant. Je repasserai par toutes les phases de chacun de mes sentiments; je verrai qu'ils sont simplement incomplets, et qu'en se développant encore, ils aboutiront à satisfaire l'ordre. Et sur l'heure je jouirai de cet ordre.
Ainsi m'enseigna le Vinci, tandis que je le priais au Brera, étant accoudé sur la rampe de fer qui entoure la salle. La figure que son crayon traça a le sourire qui pardonne à tous les Judas de la vie, elle a les yeux qui reconnaissent dans les actions les plus obscures la direction raisonnable de Dieu, elle a le pli des lèvres qu'aucune amertume n'étonne plus.
Étant descendu avec ces pensées, je rejoignis ma voiture, et tandis qu'une triste humidité tombait sur la ville, enveloppé dans un grand manteau de voyage, je me pris à songer.
Je vis nettement qu'un second problème se greffait sur le premier:
1° Dans ma cellule, j'avais fait une enquête sur moi-même, j'étais arrivé à embrasser le développement de mon être; mais j'avais été préoccupé de mon imperfection avant tout.
2° Il s'agit maintenant de prêter à l'homme, que je suis, la beauté que je voudrais lui voir; il faut illuminer l'univers que je possède de toute cette lumière que je pressens; le programme, c'est d'escompter en quelque sorte, pour en jouir tout de suite, la perfection à laquelle mon Être arrivera le long des siècles, si, comme ma raison le suppose, il y a progrès a l'infini.
En un mot, il faut que je campe devant moi, pour m'y conformer, mon rêve fait de tous les soupçons de beauté qui me troublent parfois jusqu'à me faire aimer la mort, parce qu'elle hâte le futur. Je suis un point dans le développement de mon Être; or, jusqu'à cette heure, j'ai regardé derrière moi, désormais je tournerai mes yeux vers l'avenir. Et comme la mère dote son fils de tous les mérites qu'elle imagine confusément, je crée mon idéal de tous les soupirs dont m'emplit la banalité de la vie.
J'étais fort énervé; il me fallut passer à la poste, où l'on me demanda un passeport. Je discutai, m'emportai et, tremblant de colère, molestai de paroles les commis. Puis aussitôt je me pris à rire, comme un malade, en songeant à mes beaux plans d'indulgence universelle....
Qu'importe! il faut que je m'accepte comme j'accepte les autres. Mon indulgence, faite de compréhension, doit s'étendre jusqu'à ma propre faiblesse. Se détacher de soi-même, chose belle et nécessaire! D'ailleurs, mon moi du dehors, que me fait! Les actes ne comptent pas; ce qui importe uniquement, c'est mon moi du dedans! le Dieu que je construis. Mon royaume n'est pas de ce monde; mon royaume est un domaine que j'embellis méthodiquement à l'aide de tous mes pressentiments de la beauté; c'est un rêve plus certain que la réalité, et je m'y réfugie à mes meilleurs moments, insoucieux de mes hontes familières.