XVI

Le soir, à l'heure du souper, sire Guillaume se rendit à la forteresse et fut introduit dans la grande salle du jet d'eau, celle-là même où les femmes du sérail étaient venues l'écouter, jadis, quand il y mangeait en tête à tête avec l'Émir et qu'il lui contait, d'un si naïf enthousiasme, les amours de Tristan et d'Iseult. Journée charmante, sans amertume, souvenir antérieur au temps qui lui a fané le cœur! Quand il eut salué le prince, il alla s'incliner devant Oriante et toutes les dames sarrasincs, qui lui firent leurs révérences cérémonieuses, en cachant l'émotion qu'elles avaient de son retour. Elles ne marquèrent pas qu'elles le connussent, car plus que jamais elles obéissaient à Oriante, dont l'intelligence avait assuré leur salut, et se groupaient autour d'elle plus étroitement que ne fait une compagnie de perdrix épouvantées par les chasseurs.

Le repas servi à la mode franque fut présidé par le prince et par Oriante, qui avait à sa droite l'évêque. Toutes les jeunes femmes étaient mêlées aux convives, non plus couchées sur des coussins, mais assises autour de la table. Sire Guillaume occupait un bas bout. C'est bien douloureux pour lui de rentrer ainsi dans la vie ayant tout à reconquérir.

Le prince d'Antioche, l'évêque et les chevaliers causèrent paisiblement et fortement du grand projet qu'ils poursuivaient ensemble d'organiser une cité mi-syrienne, mi-franque, dont l'âme serait chrétienne. Oriante comprenait et flattait ces ambitions avec une prodigieuse habileté. Au-dessus de tous brillait son génie de fantaisie et de libre grâce; cependant, elle se montrait parfaitement simple et bonne envers chacun de ces chevaliers, qu'elle traitait en vieux amis. Quand elle parlait, fût-ce au plus humble, c'était toujours en riant, et ses doux propos faisaient du bien; aussi leurs regards s'attachaient avec admiration sur son visage fier et mobile, et chacun d'eux, en voyant tant de bonté unie à tant de beauté, croyait à un séraphin descendu du ciel.

Cette popularité encore, quel chagrin pour sire Guillaume! Il n'a pas de reproche à faire à cette rare merveille. A-t-il su lui assurer la sécurité et le pouvoir? Plus simplement, peut-il empêcher que le jeune cheval ne coure, les naseaux fumants, dans la prairie ouverte? Est-ce à celui qui est assis au bas de la table de prétendre à l'amour avoué de la reine, et ne lui fait-elle pas un magnifique cadeau si elle l'accueille secrètement dans son cœur? Il se raisonne, mais il ne peut accepter sans un amer chagrin la vue de tous ces intérêts qu'elle a en commun avec son nouveau maître et qui produisent une paisible abondance de fleurs et de fruits, pareils à ceux qu'il eût voulu cueillir avec elle.

Après le repas, quand les tables furent ôtées, les ménétriers sonnèrent pour danser. Oriante dansa avec plusieurs chevaliers sans s'occuper de Guillaume, parce qu'elle voulait rendre impossible tout soupçon. Puis les danses furent coupées de chansons, de récitations amoureuses ou joyeuses, et là encore, de bien loin, personne ne l'égala. Elle dit tous les poèmes que sire Guillaume avait le plus aimés. Et ce court moment déroula devant lui d'interminables souvenirs, accumula dans son âme une vie de douleur. Cherche-t-elle à l'émouvoir ou simplement recourt-elle à ce qui peut le mieux porter sur son auditoire? Aux yeux du jeune homme, c'est une impiété et une trahison. Des phrases qui jadis voltigeaient si doucement d'arbre en arbre dans le verger, des paroles caressantes et familières comme des colombes sont devenues un tournoiement de corbeaux sur le cadavre de leur bonheur. Et quand elle module les plaintes sans paroles dont elle fait suivre chaque strophe, il y a des notes qui, à chaque fois qu'elle les touche, glacent le cœur d'angoisse. Guillaume admire comme un chef-d'œuvre cette souplesse de sa maîtresse, mais il se sent plus abandonné que dans ses matins de Damas, ou dans ses nuits de la cabane sur l'Oronte.

Après s'être associé aux félicitations de tous les auditeurs, il dit au prince d'Antioche:

—Je me souviens de quelques airs fameux, qui m'ont frappé dans mes voyages, et je voudrais voir si cette perfection les chante aussi bien que d'autres chanteurs que j'ai entendus à Damas. Voulez-vous me permettre de les lui demander?

Le prince y acquiesça, et sire Guillaume dit en arabe à la sarrasine:

—Connaissez-vous la chanson qui débute ainsi: «La puissance de mon amante à dissimuler me glace»?

Elle se tourna vers son seigneur, et attendit que d'un signe il lui permît d'obéir au vœu de leur hôte.

Elle resta un peu plus longtemps que de coutume les yeux baissés, à se dire à elle-même le poème pour bien s'assurer des mots et du rythme, puis immédiatement avant de commencer, elle leva ses paupières sur Guillaume, et il en sortit une douce lumière si vive qu'il reconnut sur ce visage, ainsi éclairé d'un reflet de l'âme, l'expression de l'étonnement le plus douloureux et le plus tendre.

Elle chanta:

«L'injuste amant s'est écrié: la puissance qu'a mon amante de dissimuler me glace. Mais l'amante qu'il ose blesser lui répond avec justesse: si c'est dissimulation, remercie Dieu qui m'en fit capable, car mon prince gît dans la mort et toi, dans l'abaissement, et je ne puis même pas abriter sous un voile mon visage.

«Les pensées qui remplissent mon cœur, tu me reproches que je les contienne, mais voudrais-tu qu'il les entendît frissonner, ces pensées qui te nomment et qui nous condamneraient, l'étranger qui, sur mon cœur de captive, infortunée que je suis, chaque nuit, pose sa tête?»

Ce dernier trait bouleversa le jeune homme. Il dit en se contraignant qu'aucune chanteuse de par le monde n'approchait d'une telle perfection, et puis en arabe, pour elle seule, il ajouta que maintenant il ne pouvait plus entendre qu'un chant de mort.

Elle lui répondit:

«Les amants veulent mourir ensemble, mais sous les dalles de leurs tombes jumelles, l'amant verra-t-il le sourire, le doux visage de l'amante?

«Je suis vivante, et dans mon cœur je garde pour me réchauffer vos sentiments qui sont ma gloire et mon plaisir. Que ferais-je dans la tombe de cet orgueil que je vous dois, de ma beauté qui vous est chère et de ce mortel sacrifice où, faible que je suis, je vous vois consentir?

«Si mon amant exige que je meure, qu'il retire d'abord de mon cœur son cœur, puisque avant son amour je n'étais qu'une morte.»

En achevant de chanter elle eut pour sire Guillaume un regard où elle lui transmit d'âme à âme son secret: la courageuse volonté de vivre en acceptant les conditions de la vie. L'amitié qu'elle lui gardait demeurait ferme sous la vague mobile, mais elle accueillait toute la vaste mer. Et lui, son visage altéré, son cœur défaillant, tout son être détruit par cette beauté éblouissante dont il réprouvait la plasticité diabolique, il songeait: «Ce n'est pas elle que j'aime, mais une autre, sa supérieure, dont sa présence donne une idée et que je veux aller chercher par delà la mort.»

Et tout en mâchant sa douleur il affectait de garder une attitude insouciante et amusée. Mais Isabelle la Savante vit le mensonge de cette gaieté et que sa lèvre tremblait de rage; elle distingua aussi que, dans sa brillante auréole de lumière et de musique, la Sarrasine était bien malheureuse; alors elle s'approcha du prince et lui dit:

—Messire, ne croyez-vous pas que ma dame Oriante a assez dansé et chanté, car je sais qu'elle est lasse ce soir? Vous feriez bien de l'appeler et de l'engager à s'asseoir avec nous et ce chevalier revenu, qui parle si bien notre langue, afin qu'il nous aide à savoir la belle langue des chrétiens.

Avec empressement, le prince appela la Sarrasine et lui dit:

—Nous voulons que vous vous reposiez.

Puis à trois autres daines, dont la Savante:

—Asseyez-vous toutes.

Et sire Guillaume se trouvant auprès de la Sarrasine prit un visage bien paisible et souriant, malgré qu'il en eût, et se servit d'une ruse (tant la souffrance l'avait rendu différent du jeune chevalier candide qu'il était jadis). Il sut de sa voix la plus naturelle lui dire:

—Tu es un combattant, toi aussi, mais tu as mené la bataille mieux que les défenseurs de Qalaat. Tu commandes à tous ici, et de notre défaite tu es sortie victorieuse.

—C'est, dit-elle, que les femmes et les hommes ont des rôles différents dans la guerre et agissent, ceux-ci par force et celles-là par la ruse. Nous autres, nous n'avons qu'une ressource, c'est de plaire, et notre honneur, c'est de ne pas nous dégrader par l'indignité de ceux à qui nous décidons de plaire. Je serais morte sûrement si l'on m'avait attribuée à un soldat, ou bien j'aurais su l'enfiévrer au point qu'il serait devenu digne de régner. Mais je devais choisir le plus haut.

—Choisir! dit-il d'un accent si douloureux qu'elle comprit sa faute et s'en irrita.

—Pourquoi me regardes-tu avec cette fureur? Pourquoi fixes-tu ton esprit sur le secondaire, quand tu possèdes la meilleure part? Pourquoi me reproches-tu celui que je subis, quand seul je t'appelle?... Il ne me croit plus, dit-elle avec désespoir à Isabelle que leur débat épouvantait et qui cherchait à s'interposer. Il va me détester à cause d'une idée qu'il se fait.... Écoute, par toi seul j'ai connu le plaisir, mais me blâmes-tu de me servir de ma raison? Me commandes-tu de perdre l'usage de la raison? Que dois-je faire?

—Me montrer franchement ton cœur, dit-il avec désespoir.

A cette minute, le prince s'approcha:

—Messire Guillaume, vous admirez dame Oriante, mais bien peu savent tout ce que nous lui devons: c'est elle qui nous a guidés dans la forteresse et qui nous en a assuré les trésors.

Quel début, quelle annonce, tels qu'il ne servirait de rien d'obtenir que le narrateur s'en tînt là! Ce sont des mots pour ruiner à jamais la confiance. Rien ne peut plus empêcher le malheur. Qui n'a pas éprouvé la stupeur de recueillir, sans oser faire un geste qui trahît son désespoir, une nouvelle formulée dans les termes les plus insipides et qui va pour toujours se développer en nous et nous transformer? Qui n'a pas entendu, en se demandant s'il rêve, une parole glisser au fond de son être et tout y dénaturer, comme une fiole de poison versée dans la fontaine?

—Un jour, à la fin du siège, dans le temps qu'il y eut la grande soif chez les défenseurs, je reçus un billet en langue arabe me disant: «Ce n'est plus qu'une affaire d'heures, la forteresse est à votre merci. Quand vous y serez entré, courez en hâte à la chambre du trésor, au sérail, dans le donjon. Frappez à sa porte de fer douze coups, divisés en deux groupes de six. Une femme y sera enfermée, celle qui, dans l'ombre, l'autre soir, vous a salué et appelé de son écharpe. Elle vous ouvrira et vous remettra, à vous seul, Chevalier du Christ, sa vie et les richesses de Qalaat.» Ainsi ai-je fait, et les douze coups frappés, la porte aussitôt ouverte, cette femme-ci m'est apparue, debout et s'appuyant aux coffres étincelants. Sous le diadème, sa figure pâle respirait l'égarement d'une prophétesse, mais surmontant sa terreur par sa confiance dans sa beauté: «Voici, m'a-t-elle dit, les trésors de Qalaat. Les vaincus voulaient les enlever et m'entraîner avec eux. Je suis restée pour vous les offrir, parce que la fille des reines et des rois n'admet pas de vivre ou de mourir hors de son palais, et croit à votre magnanimité.» Sa voix, son regard, tout son corps étaient plus frémissants que les flammes irrésistibles qui commençaient d'embraser de toutes parts la ville prise, et que je fis éteindre. Saisi d'amour pour cette audacieuse, j'ai pensé qu'il me restait à conquérir en elle le fruit royal de ma victoire.

—Je n'ai plus qu'à mourir, dit sire Guillaume à Oriante, qui trop fière pour chercher aucune justification gardait un visage d'un calme effrayant. Qu'ils soient maudits, les souvenirs que nous avons en commun! Plût au ciel que vous n'eussiez jamais existé! Mon âme fuit avec horreur ce lieu irrespirable. Je sais à quelle déraison je vais me livrer, mais la déraison en moi est plus forte que la raison. Entrons hardiment dans cette carrière de douleur!

Et s'il ne saisit pas son amie par la main, pour l'entraîner avec lui dans l'abîme, ce fut moins par un reste d'amour que par haine, ne voulant plus qu'ils eussent rien en commun et préférant la solitude à ce mauvais compagnonnage dans la mort.

—Fille au sang de vipère! lui dit-il à mi-voix en arabe.

Et tout haut, en s'adressant aux chevaliers francs qui remplissaient la salle:

—Ainsi, messires, votre belle conquête fut le fait d'une félonie, et le fruit d'un accord de votre lâcheté avec la trahison d'une femme païenne.

A peine a-t-il dit que déjà un des convives, de toutes ses forces, lui a lancé une lourde coupe qui le frappe au front et le renverse sanglant. Et plusieurs de le frapper!... Mais en même temps, Oriante s'est jetée à la poitrine du blasphémateur. Elle s'y est jetée vraiment comme un jeune tigre, poitrine contre poitrine. Qu'elle veuille le déchirer ou bien le préserver, elle est trempée du sang qui jaillit du front ouvert; elle s'écroule avec lui sur le sol, et gêne par tant de zèle la première fureur de la meute féroce. C'est en vain que le jeune homme, dans les convulsions de la colère et de la souffrance, se débat contre ses ennemis et peut-être contre cette femme dont l'amour funeste l'a perdu; il est serré comme par les anneaux d'un serpent par tout le corps de sa maîtresse: elle le protège avec ardeur et le couvre de paroles brûlantes, indistinctes pour tous, hors pour lui:

—Si vous mourez, dit-elle, que ce soit avec la certitude de mon amour.

Il repousse avec horreur cette caresse de la trahison et du désespoir. Cependant toutes les femmes, comme un essaim d'abeilles affolées, tournoient dans la salle. Elles craignent que le premier massacre ne recommence et que tant de sacrifices n'aient été inutiles. Seuls Isabelle et le vénérable évêque gardent leur raison au milieu de cette émeute brutale, où la seule chance de salut pour Guillaume est dans l'acharnement de ces hommes, si empressés à le frapper qu'ils s'en empêchent les uns les autres. Avec quelle peine enfin l'évêque arrive à faire entendre ses paroles de modération! Il obtient que le coupable, déjà demi-mort, sera livré aux hommes d'armes, pour qu'ils en fassent bonne garde jusqu'à l'heure de le juger.