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Il est intéressant de surprendre ici la puissance et l'attrait mystérieux du bonheur véritable. Quand l'un de ceux qui font partie du «petit troupeau» passe à travers la foule heureuse et triomphante qui encombre d'intrigues, de salutations, de petites amours, de petites victoires, les escaliers de marbre et les appartements magnifiques de Versailles, il se fait parfois une sorte de silence dans le tumultueux récit de Saint-Simon. Sans qu'il ait besoin de le faire remarquer, il semble qu'on mesure un moment ces maigres vanités, ces satisfactions éclatantes mais provisoires, ces mensonges qui parlent haut mais qui tremblent dans l'ombre, à la hauteur normale d'une âme tranquille et porte. Il arrive à peu près ce qui a lieu quand au milieu d'enfants qui jouent à des jeux défendus, arrachent ou écrasent des fleurs, se prennent à voler des fruits, torturent sournoisement un animal inoffensif, un prêtre ou un vieillard s'avance qui ne songe cependant pas à les gronder. Les jeux sont brusquement interrompus; il y a un réveil de conscience effaré; et les regards gênés s'arrêtent malgré eux sur le devoir, sur la réalité et sur la vérité.

Mais les hommes, d'habitude, ne s'attardent pas plus longtemps que les enfants à suivre des yeux le vieillard, le prêtre ou la réflexion qui s'éloigne. N'importe, ils ont vu; car l'âme humaine, en dépit des yeux qui se détournent ou se ferment trop volontairement, est plus noble que la plupart des hommes ne le désirent pour leur tranquillité, et entrevoit sans peine ce qui est supérieur à l'instant inutile auquel on tâche de l'intéresser. On a beau chuchoter le long de la route du sage qui disparaît, il a tracé, sans le savoir, dans les erreurs et dans les vanités, un sillon qui s'effacera moins vite qu'on ne croit. Il reverdira surtout à l'heure inattendue des larmes. Une âme un peu plus pure, un peu plus vivante que les autres, pleure bien rarement dans le récit de Saint-Simon, sans qu'elle aille pleurer auprès de l'un de ceux qu'elle vit passer ainsi dans le silence un peu inquiet et l'étonnement presque malveillant qui accompagnent dans le monde les pas d'une vie irréprochable.

On ne s'interroge guère sur le bonheur durant les jours où l'on se croit heureux; mais vienne l'instant de la souffrance, et l'on n'a pas de peine à se rappeler le lieu où se cache une paix qui ne dépend pas d'un rayon de soleil, d'un baiser refusé ou d'une improbation royale. Nous n'allons pas alors à ceux qui sont heureux à la manière dont nous le fûmes, nous savons enfin ce qui subsiste de ce bonheur après que le hasard a fait le moindre signe d'impatience. Si vous voulez apprendre où se cache la félicité la plus sûre, ne perdez pas de vue les démarches des misérables en quête de consolations. La douleur ressemble à la baguette divinatoire dont se servaient jadis les chercheurs de trésors ou d'eaux vives; elle indique à celui qui la porte l'entrée de la demeure où respire la paix la plus profonde. Et cela est si vrai, que nous devrions nous demander, parfois, si nous pouvons avoir confiance en la qualité de notre quiétude, en la tranquillité, en la sincérité de notre assentiment aux grandes lois de l'existence, en la stabilité de notre joie, tant que l'instinct des affligés ne les pousse pas à frapper à notre porte, tant qu'ils ne semblent pas reconnaître, endormi sur le seuil, le beau rayon ferme et paisible de la lampe qui ne s'éteint jamais.

Oui, ceux-là seuls ont le droit de se croire à l'abri, chez qui tous ceux qui pleurent voudraient venir pleurer. Il y a ainsi, de par le monde, des êtres dont nous n'apercevons le sourire intérieur qu'à partir du moment où les larmes qui lavent nos regards jusqu'en leurs plus mystérieuses sources, nous ont appris à discerner la présence d'un bonheur qui ne naît pas de la bienveillance ou de l'éclat d'une heure, mais de l'acceptation agrandie de la vie. Ici, comme en bien des choses, c'est le désir et la nécessité qui aiguisent nos sens. L'abeille qui a faim trouve le miel caché aux plus profondes cavernes; et l'âme qui pleure définitivement aperçoit la joie qui se dissimule dans la retraite ou le silence le plus impénétrable.