CXIV

Ayons confiance dans l'amour comme nous avons confiance dans la vie, puisque nous sommes faits pour avoir confiance et que la pensée la plus funeste en toutes choses est celle qui tend à se défier de la réalité. J'ai vu plus d'une vie brisée par l'amour, mais si ce n'eût été l'amour, il est probable que l'amitié, l'apathie, l'incertitude, l'hésitation, l'indifférence, l'inaction eussent brisé ces mêmes vies. L'amour ne brise dans un coeur que les objets fragiles, et s'il y brise tout, c'est que tout y était trop fragile. Il n'est personne qui n'ait pu croire sa vie brisée plus d'une fois, mais ceux dont elle fut vraiment brisée doivent souvent leur malheur à je ne sais quelle vanité des ruines.

Assurément il y a, dans l'amour, comme dans le reste de notre destinée, bien des hasards heureux ou malheureux. Il est possible qu'à sa première sortie dans l'existence, un être dont le coeur et l'esprit sont pleins de toutes les énergies, de toutes les tendresses, de toutes les bonnes aspirations humaines, rencontre sans l'avoir cherchée, l'âme qui réalise, dans l'ivresse d'un bonheur permanent, tous les voeux de l'amour, les plus hauts comme les plus humbles, les plus vastes en même temps que les plus délicats, les plus éternels et les plus fugitifs, les plus puissants et les plus doux. Il peut se faire qu'il trouve immédiatement le coeur auquel il pourra donner et qui recevra sans cesse le meilleur de lui-même. Il peut arriver qu'il atteigne d'emblée, l'âme peut-être unique, toujours pleine de désirs, qui saura recevoir jusqu'au tombeau mille fois plus que tout ce qu'on lui donne, et qui rendra toujours mille fois plus que tout ce qu'elle aura reçu. Car l'amour qui résiste aux années est fait de ces échanges délicieusement inégaux; et c'est ce qu'on y donne que l'on possède enfin et ce qu'on y reçoit qu'on n'est plus seul à posséder.