LIII
Le sage sait cela sans qu'il soit nécessaire qu'un bonheur surhumain le lui vienne enseigner. Le juste le sait aussi, lors même qu'il est moins sage que le sage et que sa conscience semble moins développée, car il est remarquable qu'un acte de justice ou de bonté apporte avec soi une certaine conscience inarticulée, souvent plus efficace, plus dévouée, plus maternelle, que celle qui naît d'une pensée profonde. Il apporte notamment une sorte de conscience spéciale du bonheur. On a beau faire, les pensées les plus hautes sont presque toujours incertaines et variables; au lieu que la lumière d'un acte bienfaisant est permanente et stable. Une pensée profonde, c'est quelquefois de la conscience ornementale, mais une oeuvre de charité, l'accomplissement d'un devoir héroïque, c'est de la conscience, c'est-à-dire, du bonheur en action. Marc-Aurèle qui pardonne une mortelle offense; Washington qui abdique au moment où sa gloire allait devenir une source d'erreur pour son peuple; et l'être haineux et vil, qui, dans une hypothèse d'ailleurs invraisemblable, aurait découvert par hasard la grande loi de la gravitation, ne seront pas heureux de la même façon.
Il y a un long chemin, bordé des seules joies qui ne redoutent pas l'hiver, d'une intelligence satisfaite à un coeur satisfait. Le bonheur est une plante de la vie morale bien plus qu'une plante de la vie intellectuelle. Ce n'est pas dans l'intelligence que la conscience en général, et surtout la conscience du bonheur, cache ce qu'elle a de plus précieux. Même, on dirait parfois que les parties les plus hautes et les plus consolantes de l'intelligence ne se transforment pas en conscience si elles n'ont point passé par un acte de vertu. Il ne suffit pas de découvrir une vérité nouvelle dans le monde des idées ou des faits. Une vérité n'est vivante pour nous qu'à partir du moment où elle a modifié, purifié, adouci quelque chose dans notre âme. Ce qui constitue véritablement la conscience, ce qui est son acte essentiel, c'est la conscience d'une amélioration morale. Il y a des êtres très intelligents qui n'appliquent jamais leur intelligence à la recherche d'une faute ou à l'encouragement d'un sentiment de charité. Le cas est fréquent chez les femmes, par exemple. D'un homme et d'une femme d'égale puissance intellectuelle, la femme emploiera toujours une bien moindre part de cette puissance à se connaître moralement. Or, il semble que l'intelligence qui ne va pas vers la conscience s'agite dans le vide. Toute force de notre cerveau qui n'est pas immédiatement recueillie dans les vases les plus purs de notre coeur, risque fort de se corrompre et de se perdre. En tout cas, elle demeure étrangère au bonheur; par contre, elle entre facilement en rapport avec le malheur. On peut avoir une intelligence très puissante et très haute, et ne s'être jamais approché du bonheur. Mais on ne peut avoir une âme douce, pure et bonne et ne pas connaître autre chose que le malheur. Il est vrai que les frontières de l'intelligence et de la conscience ne sont pas toujours aussi nettement séparées qu'on a l'air de le dire ici; et qu'une belle pensée est souvent une bonne oeuvre. Mais il arrive néanmoins qu'une belle pensée qui n'est pas née d'une bonne action ou qui n'en fait pas naître une, ajoute peu de chose à notre félicité, au lieu qu'une bonne action, lors même qu'aucune pensée ne prend naissance en elle, avivera toujours, comme une pluie bienfaisante, notre conscience du bonheur.