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Qu'il est commode, en somme, et dépourvu de toute audace et de toute énergie «cet enchantement du désenchanté»! Mais quel nom donner à celui qui renonce à un bonheur qui le rendait heureux, et aime mieux le perdre sûrement aujourd'hui, de peur de le perdre demain si le hasard le veut? La seule mission de la sagesse est-elle d'écouter ainsi, dans un avenir incertain, les pas d'une souffrance qui ne viendra peut-être point, et de fermer l'oreille au bruit d'ailes d'un bonheur qui remplit l'espace de sa présence?
Cherchons notre bonheur dans le renoncement quand il n'est plus possible de le trouver ailleurs. Il est facile d'être sage lorsqu'on se contente du bonheur que l'on trouve dans l'absence du bonheur. Mais le sage n'est pas fait pour être malheureux; et il est plus glorieux et plus humain aussi de ne pas cesser d'être sage en demeurant heureux. Le but suprême de la sagesse est tout juste de trouver le point fixe du bonheur dans la vie; mais chercher ce point fixe dans le renoncement et l'adieu à la joie, c'est l'aller chercher assez sottement dans la mort. Il est aisé de se croire sage lorsqu'on ne bouge plus. Mais l'homme a-t-il été créé pour ne jamais bouger? Il faut choisir; la sagesse est l'épouse respectée de nos passions et de nos sentiments, de toutes nos pensées et de tous nos désirs, ou la mélancolique fiancée de la mort. Qu'il y ait une sagesse immobile pour la tombe, mais qu'il y en ait une aussi pour la maison où l'âtre fume encore.