LXXV

Mais n'exagérons rien quand il s'agit de la sagesse, fût-ce la sagesse même. Si les forces du dehors ne s'arrêtent pas toujours devant l'homme de bien, la plupart des puissances intérieures lui sont soumises; et presque tous les bonheurs et les malheurs des hommes proviennent des puissances intérieures. Nous avons dit ailleurs que le sage qui passe interrompt mille drames. Il interrompt, en effet, par sa seule présence, la plupart des drames qui naissent de l'erreur ou du mal. Il les interrompt en lui-même et les empêche de naître autour de lui. Des gens qui auraient fait mille choses folles ou mauvaises, ne les font pas, parce qu'ils ont rencontré un être doué d'une sagesse simple et vivante, car dans la vie, la plupart des caractères sont des caractères accessoires, et suivant le hasard, s'attachent à un sillage de souffrance ou de paix. Autour de Jean-Jacques Rousseau, par exemple, tout gémit, tout trahit, tout est plein de détours et d'arrière-pensées, tout paraît délirer; autour de Jean-Paul, tout est loyal, tout semble noble et clair, tout s'apaise et tout aime. Ce que nous dominons en nous, nous le dominons en même temps dans tous ceux qui s'approchent de nous. Il se forme autour du juste un grand cercle paisible où les flèches du mal perdent peu à peu l'habitude de passer. Les souffrances morales qui l'atteignent ne dépendent plus des hommes. Il est vrai, au pied de la lettre, que leur malice ne peut nous faire pleurer que dans les régions où nous n'avons pas encore perdu le désir de faire pleurer nos ennemis. Si les traits de l'envie nous font saigner encore, c'est que nous aurions pu lancer ces mêmes traits, et si une trahison nous arrache des larmes, c'est que nous avons toujours en nous la puissance de trahir. On ne peut blesser l'âme qu'avec les armes offensives qu'elle n'a pas encore jetées sur le grand bûcher de l'amour.