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Est-ce à dire que le sage ne doit attendre de la vie rien de plus que les autres hommes, qu'il faut aimer la médiocrité, se contenter de peu, limiter ses désirs et borner son bonheur de peur de ne pas être heureux? Au contraire, la sagesse qui renonce trop facilement à quelque espoir humain est maladive et boiteuse. L'homme a plus d'un désir légitime qui se passe fort bien de l'approbation d'une raison trop sévère. Mais il ne faut pas se croire malheureux tant qu'on ne possède qu'un bonheur qui ne semble pas extraordinaire à ceux qui nous entourent. Plus on est sage, moins on a de peine à se persuader qu'on possède un bonheur. Il est bon de se convaincre que ce qu'il y a de plus enviable en un bonheur humain ce sont ses moments les plus simples. Le sage apprend à animer et à aimer la substance silencieuse de la vie. Il n'y a de joie fidèle qu'en cette substance silencieuse, et ce ne sont jamais les bonheurs extraordinaires qui osent accompagner nos pas jusqu'au tombeau.

Il importe d'accueillir et d'embrasser aussi fraternellement que les autres le jour qui s'approche et s'éloigne sans faire un geste inaccoutumé de joie ou d'espérance. Il a parcouru, pour venir jusqu'à nous, les mêmes espaces et les mêmes univers que le jour qui nous trouve sur un trône ou dans le lit d'un grand amour. Peut-être cache-t-il sous son manteau des heures moins éclatantes, mais plus humblement dévouées. On compte le même nombre de minutes éternelles dans une semaine qui passe sans rien dire que dans celle qui s'avance en poussant de longs cris. Au fond, tout ce qu'une heure semble nous dire, c'est nous-mêmes qui nous le disons. L'heure est une voyageuse hésitante et timide, qui se réjouit ou s'attriste selon le sourire ou l'oeil morne de l'hôte qui l'accueille. Ce n'est pas elle qui doit nous apporter notre bonheur; c'est nous qui sommes chargés de rendre heureuse l'heure qui vient chercher un refuge dans notre âme. Il est sage celui qui a toujours quelque chose de paisible à lui dire sur le seuil. Il faut accumuler en soi les causes de bonheur les plus simples. C'est pourquoi, ne négligeons aucune occasion d'être heureux. Tâchons d'éprouver d'abord le bonheur selon les hommes, pour lui préférer ensuite, en connaissance de cause, le bonheur selon nous-mêmes. Il en est de ceci comme de l'amour. Il faut avoir aimé profondément pour savoir de quelle manière il faudrait qu'on aimât alors qu'on n'aime plus. Il est bon d'être heureux par moments d'une manière visible, pour apprendre à être heureux d'une manière invisible; et peut-être n'est-il nécessaire de prêter l'oreille aux heures qui parlent haut dans leur ivresse, que pour apprendre peu à peu le langage de celles qui ne parlent jamais qu'à voix basse. Elles seules sont nombreuses, inépuisables, incapables de trahir ou de fuir à cause de leur nombre, et le sage ne devrait compter que sur elles. Être heureux, c'est s'exercer à voir le sourire caché et les ornements mystérieux des heures incalculables et anonymes, et ces ornements ne se trouvent qu'en nous.