XLI

Mais le même malheur a frappé Paul-Emile. Rome effrayée attend, retentissante encore de la marche du triomphe. Que va-t-il arriver? Les dieux bravent-ils le sage, et de quelle façon le sage va-t-il répondre aux dieux? Qu'est-ce que ce héros a fait de la douleur, ou qu'est-ce que la douleur a fait de ce héros? C'est en de tels moments que l'humanité semble avoir conscience que le destin éprouve une fois de plus la force de son bras; que quelque chose sera changé pour elle, si ce bras ne peut pas ébranler ce qu'il a attaqué. Aussi, voyez avec quelle inquiétude elle cherche en ces occasions-là, dans les yeux de ses chefs, le mot d'ordre contre l'invisible.

Mais Paul-Emile s'avance au milieu du peuple romain qu'il a convoqué. Il est grave, et il parle ainsi: «Je n'ai jamais craint rien de ce qui vient des hommes, mais entre les choses divines, ce que j'ai toujours redouté, c'est l'extrême inconstance de la fortune, et l'inépuisable variété de ses coups; surtout durant cette guerre où elle favorisait, comme un vent propice, toutes mes entreprises. Sans cesse, en effet, je m'attendais à la voir renverser mon bonheur, et soulever quelque tempête. Oui, en un seul jour j'ai traversé la mer Ionienne, de Brindes à Corcyre, et, de Corcyre, je suis arrivé en cinq jours à Delphes, où j'ai sacrifié à Apollon. Cinq jours encore, et nous touchions, l'armée et moi, la Macédoine, et je purifiais l'armée avec les cérémonies d'usage. À l'instant même, je commençai mes opérations militaires, et quinze jours après j'avais terminé cette guerre, par la plus glorieuse victoire.—Ce cours rapide de prospérité m'inspirait une juste défiance de la fortune. Bien en repos sur les ennemis et n'ayant aucun danger à craindre, c'est pour la traversée du retour que je redoutais l'inconstance de la déesse, alors que je ramenais une telle armée, si heureusement victorieuse, et des dépouilles immenses et des rois captifs. Arrivé sans aucun accident auprès de vous, et voyant la ville dans la joie, dans les fêtes et les sacrifices, je ne m'en suis pas moins défié du sort; car je savais qu'il n'est pas une de ses faveurs qui soit pour nous sans mélange, et que l'envie accompagne toujours les grands succès. Mon âme, pleine de cette douloureuse inquiétude, et tremblante sur ce que l'avenir réservait à Rome, n'a été délivrée de ses craintes qu'à l'instant où j'ai vu ma maison périr en ce terrible naufrage, où il m'a fallu, dans des jours sacrés, ensevelir de mes mains, coup sur coup, deux fils de si belle espérance, les seuls que je me fusse réservés pour mes héritiers. Me voici maintenant à l'abri des grands dangers, et j'ai une ferme confiance que votre prospérité résistera, solide et durable. La fortune est assez vengée de mes succès par les maux qu'elle a versés sur moi. Elle a fait voir, dans le triomphateur autant que dans le captif traîné en triomphe, un frappant exemple de la fragilité humaine; avec cette différence pourtant que Persée, vaincu, a toujours ses enfants, et que Paul-Emile, vainqueur, a perdu les siens.»