XLIII
Et ne croyons pas qu'ils se consolent ainsi à l'aide de mots vides et que toutes ces paroles cachent mal une blessure d'autant plus douloureuse qu'ils la voudraient cacher. D'abord, mieux vaut encore se consoler à l'aide de mots vides que de ne pas se consoler du tout. Et puis, s'il faut admettre que tout cela ne soit qu'illusion, il est juste d'admettre, en même temps, que l'illusion est la seule chose que puisse posséder une âme, et au nom de quelle autre illusion nous arrogerions-nous le droit de dédaigner une illusion?
Certes, lorsque les grands sages dont je viens de parler rentreront vers le soir dans leur maison déserte, et chercheront à leur foyer les sièges où leurs enfants ne viendront plus s'asseoir, ils connaîtront une partie de la souffrance que connaissent entièrement ceux en qui cette souffrance n'apporte pas une seule pensée noble. Car c'est faire tort à une belle pensée, à un beau sentiment que de leur attribuer une vertu qu'ils n'ont pas. Il y a des larmes extérieures qu'ils ne peuvent essuyer et des heures sacrées où la sagesse ne console pas encore. Mais, disons-le une dernière fois, ce n'est pas la souffrance qu'il s'agit d'éviter, puisqu'elle sera toujours inévitable. Il s'agit de choisir ce que la souffrance nous apporte. Prétendra-t-on que ce choix que l'oeil ne saurait voir est en réalité une bien petite chose, qui ne peut effacer une douleur dont la cause est sans cesse sous les yeux? Toutes nos joies morales, qui sont bien plus profondes que toutes nos joies physiques ou intellectuelles, ne sont-elles pas faites de petites choses de ce genre? Si nous le traduisons par des mots, le sentiment qui pousse le héros à bien faire semble peu de chose, en effet. C'était une petite chose aussi que l'idée que Caton le Jeune s'était faite du devoir, si nous la comparons au trouble immense d'un empire et à la mort sanglante qu'elle entraîna; et cependant, n'est-elle pas plus grande que ces troubles, et ne domine-t-elle pas cette mort même qu'elle a causée? Aujourd'hui encore, n'est-ce pas Caton qui a raison; et quelle vie, grâce à cette idée, que la raison humaine ne peut peser en ses balances, tant elle semble étrangère à la raison, quelle vie fut plus intimement, plus noblement heureuse que celle de Caton?
Tout ce qui ennoblit notre existence; tout ce que nous respectons en nous-mêmes, les motifs de notre vertu, et ces bornes sentimentales que tout homme impose à ses vices et à ses crimes mêmes, semblent peu de chose en effet, lorsque notre raison nous en demande compte. Pourtant, c'est là que se trouvent les lois de la vie de chaque être.—Et quel homme pourrait vivre sans se soumettre à plusieurs de ces vérités qui ne sont pas soumises à la raison? Jusqu'aux plus misérables obéissent à l'une d'elles, et plus le nombre est grand de celles auxquelles il obéit, moins l'homme est misérable. Celui qui a assassiné vous dira: J'assassine il est vrai, mais je ne vole pas. Celui qui a volé, vole, mais ne trahit point; et celui qui trahit, ne trahit pas son frère. Ainsi, chacun se réfugie dans la dernière beauté morale qui lui reste. Le plus déchu des hommes a toujours une sorte de lieu sacré, une sorte de retraite dans son âme, où il retrouve un peu d'eau pure, et où il va puiser la force nécessaire pour continuer de vivre. Ici, non plus qu'ailleurs, ce n'est guère la raison qui console, et elle doit s'arrêter au seuil de la dernière retraite du voleur ou du traître, comme elle s'arrête au seuil du sacrifice d'Antigone, de la résignation de Job et de l'amour de Marc-Aurèle. Elle s'arrête, elle ne se rend plus compte, elle n'approuve guère, et néanmoins, elle sent que si elle se révoltait, elle se révolterait contre la lumière dont elle n'est que l'ombre visible, car elle est au milieu de ces choses comme un homme qui se tiendrait en plein soleil. Il voit son ombre qui s'étend à ses pieds, il peut la faire avancer ou reculer, et en modifier les contours selon qu'il se baisse ou se relève, mais cette ombre est la seule chose qu'il domine, qu'il possède et à laquelle il puisse commander dans la lumière éblouissante qui l'entoure. Notre raison s'agite ainsi dans une lumière supérieure; et l'ombre qu'elle y forme n'a pas d'action sur cette splendeur immobile. Si loin que se trouvent l'un de l'autre Marc-Aurèle et le traître, ils puisent à la même source l'eau mystique qui fait vivre leur âme; et cette source n'est pas dans leur intelligence.
Il est assez étrange que toute notre vie morale soit située ailleurs que dans notre raison; car celui qui ne vivrait que selon cette raison serait le plus misérable des êtres. Il n'est pas une vertu, pas un acte de bonté, pas une pensée noble, dont presque toutes les racines ne plongent à côté de ce qu'on peut comprendre et expliquer. Pourtant, ne serait-ce pas l'orgueil de l'homme de trouver toute vertu, toute vie intérieure, toute joie, dans la seule chose qu'il possède véritablement, dans la seule chose en quoi il puisse avoir confiance: c'est-à-dire sa raison? Mais il aura beau faire, le moindre événement lui montrera bientôt que ce n'est jamais là qu'il faut se réfugier, tant il est vrai que nous sommes autre chose que des êtres simplement raisonnables.