XLV
Ici encore, où se trouve cependant le pilier le plus lourd de son trône, nous voyons à quel point la puissance du destin se limite en tous ceux qui deviennent meilleurs que le destin lui-même. Le destin est demeuré barbare; et il n'est pas à la hauteur de tous les hommes. Il puise toutes ses armes dans la vie ordinaire; et ses armes retardent. Il nous attaque encore extérieurement comme il nous attaquait au temps d'OEdipe. Il tire droit devant lui, comme un archer aveugle, mais quand ses flèches doivent s'élever un peu pour atteindre leur but, elles retombent sans force.
Souffrances, regrets, larmes, douleurs et tout le reste; voilà des noms semblables qui désignent des choses qui ne se ressemblent jamais. Si nous allions jusqu'à l'âme de ces mots, nous reconnaîtrions que nous n'appelons ainsi que la trace de nos fautes, et là où nos fautes furent nobles,—car il y a de nobles fautes, comme il y a de petites vertus,—notre malheur sera plus près du bonheur véritable que le bonheur de ceux qui sont heureux sans avoir agrandi leur conscience. Croyez-vous que Carlyle eût voulu échanger son malheur qui s'épanouissait comme une fleur immense et tendre dans son âme, contre le bonheur conjugal, sans horizon et sans lumière du plus heureux de ses voisins dé Chelsea? Et la douleur d'Ernest Renan, lorsqu'il perdit sa soeur Henriette, n'est-elle pas meilleure à l'âme que l'absence de douleur chez mille autres qui n'ont pas su aimer leur soeur? Faut-il plaindre celui qui pleure certains soirs, au bord d'une mer infinie, ou celui qui sourit, sans raison, toute sa vie, au fond d'une petite chambre? «Bonheur, malheur»; si nous pouvions sortir un instant de nous-mêmes, et goûter le malheur du héros, combien de nous reviendraient sans regrets à leur bonheur étroit?
Il est donc vrai que le bonheur ou le malheur, lors même qu'il arrive du dehors, n'existe qu'en nous-mêmes? Tout ce qui nous entoure devient ange ou démon selon l'état de notre coeur. Jeanne d'Arc entend les saintes et Macbeth les sorcières, et c'est toujours la même voix. Le destin, dont nous aimons tant à nous plaindre, n'est peut-être pas ce que nous pensions tout à l'heure. Il n'a d'autres armes que celles que nous lui tendons. Il n'est ni juste, ni injuste; il ne rend jamais de sentence. Ce que nous prenons pour un Dieu n'est qu'un messager déguisé. Il nous avertit simplement, à certains jours de notre vie, que l'heure vient de sonner où nous avons à nous juger nous-mêmes.