XXXVI

Au reste, la vie intérieure n'est peut-être pas ce qu'on pense. Il y a autant de genres de vies intérieures qu'il y en a d'extérieures. Les plus petits pénètrent en ces domaines calmes aussi bien que les grands; et ce n'est pas toujours par les portes de l'intelligence qu'on y entre. Il arrive bien souvent que celui qui sait tout frappe vainement à ces portes, et que celui qui ne sait rien lui répond du dedans. Certes, la vie intérieure la plus sûre, la plus belle et la plus durable est celle que la conscience édifie lentement en elle-même, à l'aide des éléments les plus limpides de notre âme. Il est sage, celui qui apprend à entretenir cette vie avec tout ce que le hasard lui apporte chaque jour. Il est sage, celui en qui une déception ou une trahison ne descendent que pour purifier la sagesse davantage. Il est sage, celui en qui le mal lui-même est obligé d'alimenter le bûcher de l'amour. Il est sage celui qui a pris l'habitude de ne plus voir en sa souffrance que la lumière qu'elle répand en son coeur et qui ne regarde jamais l'ombre qu'elle étend sur ceux qui l'ont fait naître. Il est plus sage encore celui en qui les joies et les douleurs n'augmentent pas seulement la conscience, mais font voir en même temps qu'il y a quelque chose de supérieur à la conscience même. C'est ici qu'on atteint les sommets de la vie intérieure, sommets d'où l'on domine enfin les flammes qui l'éclairent. Mais c'est la part du petit nombre, et l'on peut vivre heureux dans les vallées moins ardentes où s'agitent les racines assombries de ces flammes. Il est des existences plus obscures qui connaissent aussi leurs refuges. Il y a des vies intérieures instinctives. Il y a des âmes sans initiative ou sans intelligence qui ne trouveront jamais le sentier qui descend en elles-mêmes, qui ne verront jamais ce qu'elles possèdent dans cette retraite, et qui y agissent néanmoins de la même façon que celles dont l'intelligence en a pesé tous les trésors. Il existe des êtres qui, tout en ignorant qu'il est la seule étoile fixe de la conscience la plus haute, ne veulent que le bien, sans qu'ils sachent pourquoi ils le veulent. Or, toute vie intérieure commence moins au moment où l'intelligence se développe qu'au moment où l'âme devient bonne. Il est assez étrange qu'il ne soit pas possible d'acquérir une vie intérieure dans le mal. Tout être qui ne possède pas quelque noblesse d'âme n'a pas de vie intérieure. Il aura beau se connaître, peut-être saura-t-il pourquoi il n'est pas bon, mais il n'aura ni cette force, ni ce refuge, ni ce trésor de satisfactions invisibles que possède tout homme qui peut rentrer sans crainte dans son coeur. La vie intérieure n'est faite que d'un certain bonheur de l'âme, et l'âme n'est heureuse que lorsqu'elle peut aimer en elle quelque chose de pur. Il arrive qu'elle se trompe dans son choix: mais alors même qu'elle se trompe, elle sera plus heureuse que l'âme qui n'a pas eu l'occasion de choisir.