V

Le Zohar est donc, je l’ai déjà dit, une vaste compilation anonyme qui, sous prétexte de révéler à des initiés le sens secret de la Bible et spécialement du Pentateuque, habille de vêtements juifs les grands aveux d’ignorance des grandes religions antérieures, en surchargeant ces vêtements de tous les ornements nouveaux et compliqués que lui fournissent les Esséniens, les néo-platoniciens, les gnostiques et même les premiers siècles du christianisme. Il est, qu’il l’avoue ou non, sur les points capitaux, nettement agnostique, comme le Brahmanisme. Il est panthéiste comme lui. Pour lui aussi la création est plutôt une émanation et le mal est également la matière et la séparation ou la multiplicité, et le bien le retour à l’esprit et à l’unité. Il admet enfin la transmigration des âmes et leur purification et par conséquent le Karma, de même que l’absorption finale en la divinité, c’est-à-dire le Nirvana.

Il est curieux de le constater, nous avons ici, pour la première fois, — car les autres ne sont pas arrivées jusqu’à nous, — une doctrine ésotérique et se proclamant telle, et cette doctrine n’a pas autre chose à nous apprendre que ce que nous apprenaient sans réticences et sans mystères, du moins à leur début, les religions primitives. Comme celles-ci, avec ses grands aveux et ses expédients, différents de forme, mais au fond identiques, pour passer du néant à l’être, de l’infini au fini, de l’inconnaissable au connu, elle appartient à la même tradition rationaliste qui tente d’expliquer l’inexplicable par de plausibles hypothèses et des inductions auxquelles nous pourrions donner d’autres tournures et d’autres noms, mais qu’en somme nous serions incapables, même aujourd’hui, d’améliorer sensiblement. Tout au plus serions-nous tentés de renoncer à toute explication et d’étendre l’aveu d’ignorance à l’ensemble des origines, des manifestations et des fins de la vie, ce qui serait peut-être le plus sage.

Elle nous montre ainsi que toute doctrine secrète ne fut probablement jamais et sans doute ne saurait être autre chose ; et que les révélations les plus hautes qu’on nous ait apportées furent toujours tirées de l’homme par l’homme même.

On imagine facilement l’importance que prit durant le Moyen âge cette doctrine occulte. Connue seulement de quelques initiés, enveloppée de formules et d’images incompréhensibles, chuchotée de bouche à oreille au milieu de dangers terribles, elle avait un rayonnement souterrain, une sorte d’attrait sombre et irrésistible. Elle regardait le monde de beaucoup plus haut que la Bible qu’elle considérait comme un tissu d’allégories derrière lesquelles se cachait une vérité qu’elle connaissait seule ; elle apportait aux hommes, à travers les broussailles de ses végétations bizarres et parasites, les derniers échos des grands enseignements de la raison humaine à son aurore.