V

Parmi les occultistes médiévaux, presque tous alchimistes, bornons-nous à rappeler les noms de Raymond Lulle (XIIIe siècle), Doctor Illuminatus, auteur de l’Ars Magna, à peu près illisible aujourd’hui, Nicolas Flamel (XVe siècle), qui selon Berthelot n’est qu’un pur charlatan, Reuchlin, Weigel, le maître de Boëhme, Bernard le Trévisan, Basile Valentin qui étudia surtout l’antimoine, les deux Isaac, père et fils, Jean Trithème, qu’Éliphas Lévi appelle « le plus grand magicien dogmatique du Moyen âge », bien que sa célèbre cryptographie, Polygraphia ou Steganographia, soient des jeux de lettres assez puérils, et son élève, Cornélius Agrippa auteur de De Occulta Philosophia, qui réédite simplement des théories de l’école d’Alexandrie, et n’est, au dire d’Éliphas Lévi, « qu’un audacieux profanateur, heureusement très superficiel dans ses écrits ». Nous avons encore, au XVIe siècle, Guillaume Postel qui sut le grec, l’hébreu et l’arabe, voyagea beaucoup et rapporta en Europe d’importants manuscrits orientaux, entre autres les œuvres d’Aboul-Féda, l’historien arabe du XIIIe siècle. « Le cher et bon Guillaume Postel, écrit Éliphas Lévi dans une lettre au baron Spédaliéri, notre père en la Sainte Science, puisque nous lui devons la connaissance du Sefer Jesirah et du Zohar, eût été le plus grand initié de son siècle si le mysticisme ascétique et le célibat forcé n’avaient fait monter à son cerveau les fumées enivrantes de l’enthousiasme qui ont fait parfois délirer sa haute raison », remarque, soit dit en passant, qui, pourrait s’appliquer à des hermétistes d’autres temps et d’autres pays.

Après Henri Khunrath, Oswald Crollius, etc., nous passons au XVIIe siècle, à ses débuts, la grande époque de l’alchimie qui se rapprocha davantage de la science proprement dite. Van Helmont découvre le suc gastrique, Glauber le sulfate de soude, les huiles lourdes du goudron et entrevoit le chlore, tandis que Kunckel trouve le phosphore.

Si je faisais ici une histoire générale de l’occultisme, au lieu de rechercher simplement ce qu’ont à nous apprendre d’inédit les derniers adeptes, conscients ou inconscients d’une sagesse occulte dont nous avons suivi les traces à travers les âges, j’aurais dû m’arrêter un instant à ces mystérieux Templiers qui adoptèrent en partie les traditions juives et les récits du Talmud ; et auxquels succédèrent les Rose-Croix. Je devrais aussi mettre à part et étudier un peu plus longuement deux figures bizarres et énigmatiques qui dominent et résument tout l’occultisme du Moyen âge, à savoir Paracelse et Jakob Boëhme. Mais à les étudier de près on constate qu’eux non plus, quelles que soient leurs prétentions, ne tirèrent pas d’une source inconnue les révélations qu’ils apportèrent et qui bouleversèrent leurs contemporains.

Philippus-Auréolus-Théophrastus-Bombast von Hohenheim, dit Paracelsus (traduction approximative de Hohenheim), né en Suisse en 1493 et mort à Salzbourg en 1541, porte le poids d’une injuste légende qui le représente comme un ivrogne, un débauché, un charlatan et un fou. Il eut sans doute bien des défauts et ne paraît pas toujours parfaitement équilibré, mais n’en demeure pas moins un des êtres les plus extraordinaires que mentionne l’histoire. Il était néo-platonicien et par conséquent n’ignorait pas les écrits alexandrins accessibles aux hermétistes de son temps ; mais il est probable qu’en outre, au cours de ses voyages en Turquie et en Égypte, il eut plus directement connaissance de certaines traditions asiatiques au sujet du corps éthérique ou astral, théories sur lesquelles il fonda toute sa médecine. Il enseigne en effet, comme l’enseignaient d’anciens traités hindous qu’ont depuis remis en lumière les théosophes, que nos maladies viennent non pas de notre corps physique mais de notre corps éthérique qui correspond à peu près à ce que nous appelons aujourd’hui le subconscient, et qu’en conséquence il faut agir avant tout sur ce subconscient. Il est certain que bien des faits, dans bien des cas, tendent à confirmer cette hypothèse, et c’est peut-être de ce côté que s’orientera la thérapeutique de demain. Selon lui, les plantes mêmes ont un corps éthérique, et les médicaments n’agissent pas en vertu de leurs propriétés chimiques mais en vertu de leurs propriétés astrales, ce qui est encore un point que la découverte assez récente de l’« Od », que nous retrouverons plus loin, semble corroborer.

Ses idées touchant l’existence d’un fluide vital universel, l’Akahsa des Hindous, qu’il appelait l’Alkahest, et de la Lumière astrale des Kabbalistes, sont aussi de celles que nos théories modernes sur le rôle prépondérant de l’éther rappellent à notre attention. Il est évident, d’autre part, qu’il a souvent dépassé la mesure ; en systématisant à outrance et puérilement des concordances purement apparentes ou verbales entre certaines parties du corps humain et celles des plantes médicinales ; de même que ses affirmations au sujet des Archées, sortes de génies particuliers préposés au fonctions des divers organes et ses fantaisies charlatanesques de l’Homunculus, ne sont plus défendables. Mais ces erreurs étaient inhérentes à la science de son temps et ne sont peut-être pas beaucoup plus ridicules que les nôtres. Tout compte fait, il reste de lui le souvenir d’un précurseur bien étonnant et d’un visionnaire prodigieux.

Quant à Jakob Boëhme, le fameux cordonnier de Goerlitz, son cas serait miraculeux et absolument inexplicable s’il avait réellement été l’illettré qu’on a dit. Mais cette légende doit être décidément écartée. Boëhme avait étudié les théosophes allemands, notamment Paracelse, et connaissait parfaitement les néo-platoniciens dont il réédite en somme les doctrines, en les déformant un peu, en les enveloppant d’une phraséologie plus obscure mais parfois inattendue et très impressionnante, et en y mêlant des éléments de Kabbale, de mathématiques mystiques et d’alchimie. Je renvoie ceux qu’intéresserait cet esprit étrange et assurément génial, mais très inégal — car il y a dans son œuvre un fatras illisible — à l’étude que lui a consacrée Émile Boutroux sous ce titre : Le Philosophe Allemand Jacob Bœmhe. Ils ne sauraient trouver meilleur guide.