VIII

Mais il fallait orner et peupler cet aveu d’ignorance, meubler ce néant sans bornes, animer cette abstraction qui dépasse les limites de l’entendement, et dont les hommes ne pouvaient se contenter. C’est à quoi s’évertuèrent toutes les religions, à commencer par celle qui d’abord l’avait osé faire.

J’écarte une fois de plus les broussailles des théogonies, simples à leur origine, mais bientôt inextricables, pour m’en tenir aux grandes lignes. Dans la religion primitive, nous l’avons déjà vu, la cause inconnue, à un moment donné, pris dans l’infini des temps, recommençant ce qu’elle fit de toute éternité, se réveille, se dédouble, s’objective, se reflète dans la passivité universelle, et devient, jusqu’au prochain sommeil, notre univers visible. De cette cause inconnue, existant par elle-même, qui se divise en deux parties pour rendre visible ce qui était latent en elle, naissent Brahma ou Nara, le père, Nari, la mère universelle, dont naît à son tour Viradj, le fils, l’univers. Cette triade primitive prenant ensuite une forme plus anthropomorphe, devient Brahma, le créateur, Vichnou, le conservateur, et Siva, le destructeur et régénérateur. En Égypte, c’est Noun, Toum, Râ, puis Phtah, Horus, Thot, qui deviennent ensuite Osiris, Isis et Horus.

A la suite de ces premières subdivisions de la cause inconnue, se précipite, à flots pressés, dans les panthéons primitifs, la foule des dieux qui ne sont que des émanations intermittentes, des délégations transitoires, des bourgeons éphémères de la cause première, des personnifications de plus en plus humaines de ses manifestations, de ses volontés, de ses attributs ou de ses facultés. Nous n’avons pas à les étudier ici, mais il est intéressant de marquer au passage les vérités profondes que rencontrent presque toujours ces cosmogonies et ces théogonies immémoriales et qui sont peu à peu confirmées par la science. Est-ce le seul hasard qui, par exemple, ait voulu que la terre émanât du chaos, se formât et se couvrît de vie, exactement dans l’ordre qu’elles indiquent ? Selon le livre de Manou, l’éther engendre l’air, l’air en se transformant engendre la lumière ; l’air et la lumière qui engendrent la chaleur produisent l’eau ; et celle-ci est la matrice de tous les êtres vivants. « Lorsque ce monde fut sorti de l’obscurité, dit le Bhâgavatâ Purana, contemporain du Véda selon les Hindous, les principes élémentaires subtils produisirent la semence végétale qui anima d’abord les plantes. Des plantes, la vie passa dans des corps fantastiques qui naquirent de la boue des eaux ; puis, par une série de formes et d’animaux différents, arriva jusqu’à l’homme. » — « Ils passèrent successivement par les végétaux, les vers, les insectes, les serpents, les tortues, les bestiaux et les animaux sauvages, tel est le degré inférieur », dit encore Manou, qui ajoute : « Les êtres acquièrent les qualités de ceux qui les précèdent, de telle sorte que plus un être est éloigné dans la série, plus il a de qualités[9]. »

[9] Lois de Manou, I, 20.

N’est-ce pas toute l’évolution darwinienne, confirmée par la géologie et prévue il y a au moins 6.000 ans ? D’autre part, n’est-ce pas à la théorie de l’« Akasha », que nous nommons plus grossièrement l’éther, source unique de tous les corps, que revient notre physique[10] ? Ces exemples, que l’on pourrait multiplier à l’infini, ne sont-ils pas troublants ? D’où venaient à nos ancêtres préhistoriques, dans une nuit et une déréliction qu’on s’imaginait épouvantables, ces intuitions extraordinaires, ces connaissances et ces certitudes que nous reconquerrons à peine ; et s’ils ont vu juste sur ces points que nous pouvons par hasard contrôler, n’y a-t-il pas lieu de se demander s’ils n’ont pas vu plus juste et plus loin que nous sur bien d’autres questions où ils sont aussi affirmatifs et qui jusqu’ici ont échappé à notre vérification ? Il est certain que pour en arriver où ils étaient, ils devaient avoir derrière eux un trésor de traditions, d’observations, d’expériences, de sagesse, en un mot, dont nous nous formons difficilement une idée ; mais à laquelle, en attendant mieux, nous devrions faire confiance un peu plus que nous ne le faisons, et dont nous pourrions tirer profit pour apaiser nos craintes, apprendre à connaître et à rassurer notre avenir d’outre-tombe et guider notre vie.

[10] Il est vrai que les récentes théories d’Einstein nient l’existence de l’éther et supposent que l’énergie rayonnante, la lumière visible par exemple, se propage d’une manière indépendante à travers l’espace vide absolu. Mais outre que ces théories semblent encore discutables, il convient de faire remarquer que l’éther scientifique auquel, jusqu’à Einstein, étaient forcés de recourir nos savants modernes, n’est pas exactement l’Akasha hindou, beaucoup plus subtil et plus immatériel, une sorte d’élément spirituel ou d’énergie divine, l’espace incréé, impérissable, infini.