XII

Cet aveu d’ignorance totale quant à la cause première, quant à l’essence du dieu des dieux, nous le trouvons également à la racine de la religion égyptienne. Mais il est fort possible qu’ayant été perdu de vue, — car les hommes n’aiment pas à s’attarder dans une ignorance sans espoir, — il ait été nécessaire de le refaire aux initiés, de le préciser, d’y insister, d’en développer les conséquences ; et qu’ainsi révélé dans toute son étendue, il soit devenu le fondement de la doctrine secrète. Nous constatons en effet que dans les théogonies subséquentes, on s’empressait d’oublier l’aveu enregistré aux premières pages des livres sacrés. On n’en tenait plus compte, on le refoulait dans la nuit des origines et de l’incompréhensible. Il n’en était plus jamais question ; et l’on ne s’occupait plus que des dieux qui en étaient issus, en oubliant toujours d’ajouter qu’émanés de l’indicible inconnu ils devaient nécessairement, par essence et par définition, participer de sa nature et être aussi inconnus, aussi inconnaissables que lui. Il se peut donc que l’enseignement secret réservé aux prêtres suprêmes les ramenât à une plus juste notion de la vérité primordiale.

A cet aveu aux initiés, on n’avait probablement pas à ajouter d’autres explications, vu qu’il détruit par la base toutes les explications possibles. Que pouvait-on, par exemple, leur dire au sujet de la première, de la plus redoutable de toutes les énigmes, à laquelle on se heurte immédiatement après celle de la cause des causes : l’origine du mal ? Les religions exotériques la résolvaient en dédoublant, en multipliant leurs dieux. C’était simple et facile. Il y avait des dieux de lumière qui représentaient et faisaient le bien ; et des dieux des ténèbres qui représentaient et faisaient le mal ; ils luttaient entre eux dans tous les mondes ; et si les dieux du bien étaient toujours les plus puissants, ils n’étaient cependant jamais complètement victorieux sur cette terre. Les types les plus nets de ce dualisme, nous les rencontrons dans la mythologie de l’Avesta, où ils prennent les noms d’Ormuzd et d’Ahriman ; mais sous d’autres vocables, sous d’autres formes et indéfiniment multipliés, nous les retrouvons dans toutes les religions et jusque dans le christianisme où Ahriman devient le prince des démons.

Mais que pouvait-on dire aux initiés ? Les théosophes modernes qui prétendent dévoiler au moins une partie des enseignements secrets, en subdivisant également les manifestations du principe inconnu, ne font que reproduire, sous une autre forme, les explications trop faciles de la religion exotérique et restent aussi loin qu’elle de la source de l’énigme ; et dans tout le domaine de l’occultisme, nous n’avons même pas l’ombre d’un commencement d’explication qui diffère autrement que par les termes de celles des religions officielles. Nous ne savons donc point ce qu’on leur révélait ; et il est assez probable que, de même que pour le mystère de la cause première, on était obligé de leur avouer qu’on ne savait rien. Vraisemblablement, on ne pouvait leur dire que ce que nous diraient les philosophies optimistes d’aujourd’hui, à savoir que le mal n’existe pas en soi, mais uniquement à notre point de vue, qu’il est purement relatif, que le mal moral n’est qu’une cécité, ou une fantaisie de notre entendement, et le mal physique une organisation défectueuse ou une erreur de notre sensibilité ; que la plus effroyable douleur n’est qu’une jouissance infidèlement traduite par nos nerfs, comme la jouissance la plus aiguë est déjà une douleur. C’est peut-être vrai ; mais le malheureux homme et surtout le malheureux animal qui n’a pour toute vie que celle-ci, quand cette vie, comme il arrive trop souvent, n’est qu’un tissu d’intolérables souffrances, a droit à quelques éclaircissements supplémentaires.

On les donnait en renvoyant aux existences successives, aux systèmes d’expiation et de purification. Mais ces éclaircissements, excellents quand on admet l’hypothèse de dieux intelligents dont on connaît les intentions, sont moins défendables lorsqu’il s’agit d’une cause inconnaissable à laquelle on ne peut attribuer une intelligence et une volonté sans nier qu’elle soit inconnue. Si l’on parvenait à fournir aux adeptes une autre explication qui s’imposât, elle devait renfermer la clef souveraine de l’énigme et ouvrir tous les mystères. Mais l’ombre même de cette clef chimérique n’est pas parvenue jusqu’à nous.