XVIII
On pourrait, comme je l’ai trop souvent répété, multiplier ces exemples ; et chaque fois que notre science vient ainsi confirmer une de ces intuitions ou de ces traditions, il serait sage de jeter un regard plus confiant sur celles qui attendent encore cette confirmation. Plus il y aura de points sur lesquels il est démontré qu’elles ne se sont pas trompées, plus il y aura de chances pour qu’elles ne se soient pas trompées davantage sur ceux qui sont encore invérifiables. Souvent ce sont les plus importants et qui nous touchent le plus directement, le plus profondément. Ne tirons pas encore de conclusions trop générales ou trop hâtives ; mais que ces premières confirmations ou commencements de confirmations nous engagent à accorder un crédit provisoire et attentif aux autres hypothèses. Quand nous aurons définitivement réglé ces premiers points, nous ne serons pas au bout de nos peines ; mais nous nous trouverons beaucoup plus loin que nous n’étions, et c’est tout ce que nous sommes en droit d’exiger ou d’espérer de n’importe quel système religieux ou philosophique et même de n’importe quelle science ; sans compter que la moindre avance ici, qui est le centre de tout, a des conséquences incomparablement plus grandes qu’une avance sur le diamètre ou la circonférence ; car c’est de ce centre ou de ce moyeu que partent tous les rais de l’immense roue dont la science n’a guère étudié que la périphérie.
Il faut admettre une fois pour toutes, qu’on ne peut rien comprendre ni expliquer, sinon, on ne serait plus un homme mais un dieu ; ou plutôt le seul Dieu. Hors quelques constatations mathématiques et matérielles, dont au demeurant on ne pénètre pas l’essence, tout n’est qu’hypothèse. C’est donc uniquement sur des hypothèses que nous avons à régler notre vie, en ne comptant pas sur des certitudes qui probablement ne viendront jamais. Il importe donc de bien choisir nos hypothèses vitales, de ne prendre que les plus hautes, les meilleures et les plus plausibles ; et nous voyons que ce sont presque toujours les plus anciennes. Dans la hiérarchie des évolutions, nous ne connaîtrons jamais l’être central ou suprême, ni sa pensée dernière ; mais cela n’empêche pas que nous ne devions tâcher à savoir beaucoup plus que nous ne savons. Si nous ne pouvons tout connaître, ce n’est pas une raison pour nous résigner à ne connaître rien ; et si d’autres sciences que la science proprement ou improprement dite, peuvent nous aider, nous faire aller plus vite et plus loin, il est profitable de les interroger ou du moins de ne pas les rejeter d’avance et sans examen, comme on l’a fait trop souvent et trop légèrement jusqu’ici.