XXVI
Sans nous arrêter davantage à cet énigme, bornons-nous à constater l’influence qu’elle eut sur la morale primitive, en l’orientant dès le début vers d’autres cimes que celles que lui montrait l’intelligence. A son défaut, la morale primitive qui croyait écouter un Dieu caché, mais n’entendait en somme que la raison humaine, n’eût été qu’une morale cérébrale et eût pu dévier vers une contemplation stérile ou vers un rationalisme froid, rigide, austère et implacable ; car la raison seule, même quand elle s’élève très haut et qu’on la prend pour la voix de Dieu, ne suffit pas à guider les hommes vers les sommets de l’abnégation, de la bonté et de l’amour. L’exemple d’un sacrifice initial courba sa rigueur et la lança dans une autre direction et vers un but qu’elle eût peut-être fini par entrevoir, mais n’eût atteint que beaucoup plus tard et après d’innombrables et cruelles erreurs.
Est-ce sur ce mythe de l’incarnation que se greffe le dogme, — bien qu’il n’y ait pas à proprement parler de dogmes dans les religions orientales, — de la réincarnation où se trouvent toutes les sanctions et toutes les récompenses de la religion primitive ? Le principe essentiel de l’homme, le support de son moi étant divin et immortel, après la disparition du corps qui l’avait momentanément séparé de son origine spirituelle, doit logiquement retourner à cette origine. Mais d’autre part, le dieu caché, par l’intermédiaire des grandes incarnations, ayant introduit dans la morale la notion du bien et du mal, il ne paraissait pas admissible que l’âme, qui n’avait pas écouté sa propre voix ou celle des divins instructeurs et s’était plus ou moins souillée dans la vie, pût rentrer d’emblée et sans purification préalable dans l’océan immaculé de l’esprit éternel. De l’incarnation à la réincarnation il n’y avait qu’un pas qui fut sans doute presque inconsciemment franchi ; et de la réincarnation aux réincarnations et aux purifications successives, la transition était encore plus facile ; et d’elles découle toute la morale hindoue, avec son Karma, qui n’est en somme que le casier judiciaire d’une âme, casier qui la suit, s’aggrave ou s’allège dans ses palingénésies, jusqu’au Nirvana, lequel n’est pas, comme on se le représente trop souvent, l’annihilation ou la dispersion dans le sein de Dieu, ou, d’autre part, la réunion avec Dieu, coïncidant avec la perfection de l’esprit humain débarrassé de la matière, l’acquiescement parfait à la loi, le calme inaltérable dans la contemplation de ce qui est, l’espérance désintéressée de ce qui doit être et le repos dans l’absolu, c’est-à-dire dans le monde des causes où toutes les illusions des sens disparaissent ; mais un état plus mystérieux qui n’est pas le bonheur parfait ni le néant mais à proprement parler et une fois de plus, l’inconnaissable. « Que le Parfait existe au delà de la mort, dit un texte contemporain du Bouddha qui révèle le sens devenu ésotérique du Nirvana, que le Parfait existe au delà de la mort, cela n’est pas exact. Que le Parfait n’existe pas au delà de la mort, cela non plus n’est pas exact. Que le Parfait à la fois existe et n’existe pas au delà de la mort, cela non plus n’est pas exact[13]. »
[13] Sanyutta Nikâya, vol. II, fol. 110 et 199.
Comme le dit très bien Oldenberg qui cite ce passage entre plusieurs autres où se trouve le même aveu : « Ce n’est pas nier le Nirvana ou le Parfait ou conclure qu’il n’existe pas du tout. L’esprit est arrivé ici au bord d’un mystère insondable. Inutile de chercher à le découvrir. Si on renonçait définitivement à une éternité future, on parlerait d’autre façon ; c’est le cœur qui s’abrite derrière le voile du mystère. A la raison qui hésite à admettre une vie éternelle comme concevable, il tâche d’arracher l’espérance en une vie dépassant toute conception[14]. »
[14] Oldenberg, Le Bouddha, p. 235.
Et c’est encore renouveler l’antique aveu fondamental que pour tout ce qui touche à l’essentiel, on ne sait rien, on ne peut rien savoir, en même temps que c’est une preuve nouvelle de la magnifique sincérité et de la haute et souveraine sagesse de la religion primitive.
Tous les êtres finiront-ils par atteindre le Nirvana ? Qu’adviendra-t-il alors, et pourquoi, puisque tout existe de toute éternité, tous ne l’ont-ils pas encore atteint ? A ces questions et à d’autres de ce genre, les Védas n’opposent qu’un silence dédaigneux ; mais des textes bouddhiques, entre autres celui-ci, répondent sagement à ceux qui veulent en savoir trop : « Le Sublime n’a pas révélé cela ; parce que cela ne sert pas au salut, que cela ne sert pas à la vie pieuse, au détachement des choses terrestres, à l’anéantissement du désir, à la cessation, au repos, à la connaissance, à l’illumination, au Nirvana ; pour cette raison, le Sublime n’en a rien révélé. »