I
Il y avait une fois deux frères, dit un vieux conte serbe. L’un était actif et malheureux, l’autre paresseux et comblé de prospérités. Le frère malheureux rencontre un jour une belle jeune fille qui gardait des moutons en filant un fil d’or. — « A qui appartiennent ces moutons ? demande-t-il. — Ils appartiennent à qui j’appartiens. — A qui appartiens-tu ? — A ton frère, je suis son bonheur. — Et mon bonheur, où est-il ? — Bien loin de toi. — Puis-je le trouver ? — Oui, si tu le cherches. »
Il s’en va donc à la recherche de son bonheur. Un soir, dans une grande forêt, il découvre, endormie sous un arbre, une pauvre vieille femme à cheveux gris. Il la réveille et lui demande qui elle est. — « Tu ne me connais pas ? répond-elle. Il est vrai que tu ne m’as jamais vue : je suis ton bonheur. — Et qui donc m’a donné un si misérable bonheur ? — La Destinée. — Puis-je trouver la Destinée ? — Peut-être, à force de la chercher. »
Il part à la recherche de la Destinée. Après de longues routes, on la lui montre enfin. Elle vit dans le luxe d’un immense palais ; mais de jour en jour ses richesses diminuent, et les portes, les fenêtres et les murs de sa demeure se contractent. Elle lui explique qu’elle passe ainsi, alternativement, de la misère à l’opulence ; et que la situation où elle se trouve à un moment donné, détermine l’avenir de tous les enfants qui naissent à ce moment. — « Vous êtes venu au monde, ajoute-t-elle, aux heures où ma fortune décroissait, de là tous vos malheurs. » — Elle lui conseille, pour conjurer ou pour tromper le mauvais sort, de substituer à sa chance celle de sa nièce Militza, qui est née durant une période propice. Pour opérer cette substitution, il suffira qu’il prenne chez lui cette nièce, et déclare à qui l’interroge que tout ce qu’il possède appartient à Militza.
Il suit ce conseil ; et ses affaires changent de face. Ses troupeaux engraissent et multiplient, ses arbres rompent de fruits, il lui échoit des héritages imprévus, ses terres se couvrent de moissons prodigieuses. Mais un matin, que, immobile dans son bonheur, il contemple un admirable champ de blé, un étranger lui demande en passant à qui appartiennent ces épis magnifiques qui se balancent sous la rosée, deux fois plus hauts et plus lourds que les épis voisins, il s’oublie et répond : — « Ils sont à moi. » — Aussitôt le feu prend à l’autre bout du champ et commence ses ravages. Il se rappelle alors le conseil négligé, court après l’étranger et lui crie : — « Je me trompe ! Je ne t’ai pas dit vrai ; arrête-toi, reviens ; ce champ n’est pas à moi, mais à ma nièce Militza ! » — Subitement, entendant ces paroles, les flammes tombent et les épis repoussent.