V

Voilà la Justice de la nature quant à l’hérédité physique. En ce qui concerne l’hérédité morale, il ne semble pas qu’elle ait des principes différents, mais, comme il s’agit ici de modifications de l’esprit et du caractère, infiniment plus complexes et plus insaisissables, les phénomènes sont moins frappants et moins sûrs. L’hérédité morale, du moins dans le domaine pathologique, qui est le seul assez caractéristique pour qu’on y puisse faire des observations décisives, l’hérédité morale n’est que la forme spirituelle de l’hérédité physique ; celle-ci est le principe de celle-là, celle-là le prolongement de celle-ci ; et à l’origine de la première, au point de vue de la justice, on trouve, par conséquent, la même indifférence, le même aveuglement. Les descendants de l’alcoolique ou du débauché, quelle que soit la perversité ou l’innocence de la cause morale de l’alcoolisme ou de la débauche, pourront être frappés du même coup, dans leur esprit et dans leur chair. Ils auront presque inévitablement une tare intellectuelle s’ils ont une tare matérielle. Et qu’ils soient fous, idiots, épileptiques, qu’ils aient des instincts criminels irrésistibles ou ne doivent redouter qu’un très léger déséquilibre des facultés mentales, peu importe ; voilà l’âme atteinte en même temps que le corps, et la plus effroyable peine morale que puisse inventer une justice suprême, — s’il était un instant question de justice, — appliquée à des actes qui font d’ordinaire moins de mal, et sont presque toujours moins pervers, que des centaines d’autres que la nature ne songe pas à punir. Et de plus, elle est appliquée aveuglément, cette peine, et sans tenir le moindre compte des mobiles peut-être excusables, peut-être indifférents, peut-être excellents de ces actes.

Est-ce à dire que l’alcoolisme et la débauche comptent seuls dans l’hérédité morale ? En aucune façon, et ce serait absurde. Mille facteurs plus ou moins inconnus interviennent. Certaines qualités morales semblent se transmettre, comme certaines qualités physiques. Dans telle race on retrouve à peu près constamment telles vertus probablement acquises. Mais quelle est la part de l’exemple, du milieu, de l’hérédité ? Le problème se complique tellement, les faits sont si souvent contradictoires, qu’il n’est plus possible, dans la houle des causes innombrables, de suivre le sillage d’une cause déterminée. Il suffit de constater que dans les seuls cas nets, frappants et décisifs où une justice intentionnelle puisse se manifester dans l’hérédité physique ou morale, nous n’en trouvons pas trace. Et si nous n’en trouvons point là, il nous est plus difficile encore d’en trouver ailleurs.