VIII

En serait-il ainsi de toutes les prédictions ? Les prophéties des grands prophètes, les oracles des sibylles, des pythies, des pythonisses se seraient-ils contentés de refléter, de traduire et d’élever ainsi au monde intelligible l’instinctive clairvoyance des individus ou des peuples qui les écoutaient ? Que chacun accepte la réponse ou l’hypothèse que lui suggère sa propre expérience. J’ai donné la mienne avec la simplicité et la sincérité que demande une question de la nature[4].

[4] D’autres sujets de mon enquête m’ont donné des résultats moins curieux mais parfois d’une nature analogue. J’ai visité, par exemple, un certain nombre de chiromanciens ; et, en voyant les appartements somptueux de plusieurs de ces prophètes de la main qui ne me révélaient que des niaiseries, (je fais néanmoins une exception honorable), j’admirais déjà la naïveté de leur clientèle, lorsqu’un ami me signala, dans une ruelle aux environs du Mont-de-Piété, la demeure du praticien qui, selon lui, avait le mieux cultivé et développé les grandes traditions de la science de Desbarolles et de d’Arpentigny.

Je trouvai au sixième étage d’une affreuse maison-fourmilière, dans une soupente qui servait à la fois de salon et de chambre à coucher, un vieil homme sans prétention, doux et vulgaire, dont les phrases tenaient plus du concierge que du prophète. Je n’en obtins pas grand’chose : mais, à quelques personnes plus nerveuses que je menai chez lui, notamment à deux ou trois femmes dont je connaissais suffisamment le passé et le caractère, il révéla avec une précision assez étonnante les préoccupations de leur esprit et de leur cœur, discerna fort adroitement les principales courbes de leur existence, s’arrêta aux carrefours où leur destinée avait réellement dévié ou hésité, découvrit certaines particularités frappantes, exactes, presque anecdotiques (voyages, amours, influences subies, accidents) en un mot, et tout en tenant compte de la sorte d’auto-suggestion qui fait que notre imagination plus ou moins enflammée au contact du mystère, précise immédiatement le plus informe indice, il leur traça de leur présent et de leur passé, sur un plan un peu conventionnel et symbolique, un schème bien arrêté où elles étaient obligées de reconnaître, malgré leur méfiance, le sillage spécial de leur vie. Pour ce qui est de ses prédictions, je dois dire qu’aucune ne se réalisa.

Assurément, il y avait dans ses intuitions quelque chose de plus que des coïncidences heureuses. C’était, apparemment, à un degré moindre, une sorte de communication nerveuse d’inconscient à inconscient, du même ordre que chez la somnambule. J’ai rencontré le même phénomène chez une liseuse de marc de café ; mais avec des manifestations plus hasardeuses, plus incertaines, c’est pourquoi je ne m’y arrêterai pas.

Il est, je le répète, presque incroyable que nous ne sachions point l’avenir. Je m’imagine que nous sommes en face de lui comme en face d’un passé oublié. Nous pourrions essayer de nous en souvenir. Quelques faits insinuent que cela n’est pas impossible. Il s’agirait d’inventer ou de retrouver le chemin de cette mémoire qui nous précède.

Je conçois que nous n’ayons pas qualité pour connaître d’avance les bouleversements des éléments, le destin des planètes, de la terre, des empires, des peuples et des races. Cela ne nous touche pas directement, et nous ne le savons dans le passé que grâce aux artifices de l’histoire. Mais ce qui nous regarde, ce qui est à notre portée, ce qui doit se dérouler dans la petite sphère d’années, sécrétion de notre organisme spirituel, qui nous enveloppe dans le Temps, comme leur coquille ou leur cocon enveloppe dans l’Espace le mollusque ou l’insecte, cela, et tous les événements extérieurs qui s’y rapportent, est probablement inscrit dans cette sphère. En tout cas, il serait beaucoup plus naturel qu’il l’y fût, qu’il n’est compréhensible qu’il ne l’y soit pas. Il y a là des réalités en lutte avec une illusion ; et rien ne nous empêche de croire qu’ici, comme partout ailleurs, les réalités ne finissent par vaincre l’illusion. Les réalités, c’est ce qui nous arrivera, étant déjà arrivé dans l’histoire qui surplombe la nôtre, dans l’histoire immobile et surhumaine de l’univers. L’illusion, c’est le voile opaque tramé de ces fils éphémères appelés hier, aujourd’hui et demain, que nous tissons sur ces réalités. Mais il n’est pas indispensable que tout notre être demeure éternellement dupe de cette illusion. On peut même se demander si notre extraordinaire inaptitude à connaître une chose aussi simple, aussi incontestable, aussi parfaite et aussi nécessaire que l’avenir, ne serait pas l’un des plus grands sujets d’étonnement de l’habitant d’une autre étoile qui nous visiterait.

Aujourd’hui, cela nous paraît si profondément impossible que nous avons peine à nous imaginer comment la réalité certaine de l’avenir réfuterait les objections que nous lui faisons au nom de l’illusion organique de notre esprit. Nous lui disons par exemple : si, au moment d’entreprendre une affaire, nous pouvions savoir que l’issue en sera malheureuse, nous ne l’entreprendrions pas ; et, dès lors, puisqu’il doit être écrit quelque part, dans le Temps, avant notre interrogation, que l’affaire n’aura pas lieu attendu que nous y renoncerons, nous ne saurions prévoir l’issue de ce qui n’aura pas eu de commencement, etc.

Pour ne pas nous égarer dans cette voie qui nous mènerait en des lieux où rien ne nous appelle, il nous suffira de nous dire que l’avenir, comme tout ce qui existe, est probablement plus cohérent et plus logique que la logique de notre imagination, et que toutes nos hésitations et nos incertitudes seront comprises dans ses prévisions. Du reste, soyons persuadés que la marche des événements ne dévierait guère si nous la connaissions d’avance. D’abord, ne sauraient l’avenir ou une partie de l’avenir, que ceux qui voudraient se donner la peine de l’apprendre ; comme ne savent le passé ou une partie de leur propre présent que ceux qui ont le courage et l’intelligence de l’interroger. Nous nous adapterions promptement aux leçons de cette science nouvelle, de même que nous nous sommes adaptés à celles de l’histoire. Nous ferions bientôt la part des maux auxquels nous nous pourrions dérober, et celle des maux inévitables. Les plus sages amoindriraient pour eux le total de ceux-ci, et les autres iraient au-devant d’eux comme ils vont maintenant au-devant de beaucoup de désastres certains et qu’il est facile de prédire. La somme de nos déboires serait un peu diminuée, mais moins que nous ne l’espérons ; car déjà notre raison sait prévoir une portion de notre avenir, sinon avec l’évidence matérielle que nous rêvons, du moins avec une certitude morale souvent satisfaisante ; et nous remarquons que la plupart des hommes ne tirent guère profit de ces prévisions si faciles. Ils négligeraient les conseils de l’avenir, comme ils entendent, sans les suivre, les avis du passé.

FIN