XII
Il est d’autres passés plus dangereux encore que les passés de bonheur et de gloire ; ce sont ceux que peuplent des fantômes trop puissants et trop chers. Ils sont nombreux ceux qui périssent dans les enlacements de ses ombres aimées. N’oublions pas ceux qui ne sont plus là ; mais que leur présence idéale, au lieu d’être une peine, soit une consolation. Recueillons et gardons dans une âme fidèle et heureuse en ses larmes, les jours qu’ils nous donnèrent. En s’en allant ils nous ont laissé le plus pur de ce qu’ils furent, ne perdons pas dans les mêmes ténèbres ce qu’ils nous ont laissé et ce que la mort nous a pris. Si eux-mêmes revenaient sur la terre, sages, puisqu’ils ont vu ce que nous cache encore la lumière éphémère, ils nous diraient, je pense : « Ne pleurez pas ainsi. Loin de nous ranimer, vos larmes nous épuisent, puisqu’elles vous épuisent. Détachez-vous de nous, ne pensez plus à nous, tant que notre pensée ne mêle que des pleurs à la vie qui nous reste dans votre propre vie. Nous ne subsistons plus que dans vos souvenirs ; mais vous croyez à tort que les seuls qui nous touchent sont ceux qui nous regrettent. C’est tout ce que vous faites qui se souvient de nous et réjouit nos mânes, sans que vous le sachiez, sans qu’il soit nécessaire de vous tourner vers nous. Si notre pâle image attriste votre ardeur, nous nous sentons périr d’une mort plus sensible et plus irrévocable que la première mort ; et quand vous vous penchez trop souvent sur nos tombes, vous nous prenez la vie, l’amour et le courage que vous croyez nous rendre. »
« C’est en vous que nous sommes ; c’est en toute votre vie que se trouve notre vie ; et quand vous grandissez, même en nous oubliant, nous grandissons aussi ; et nos ombres respirent comme des prisonnières dont la prison s’entr’ouvre. »
« Si nous avons appris quelque chose de nouveau dans le monde où nous sommes, c’est d’abord que le bien que nous vous avons fait, alors que nous étions comme vous sur cette terre, ne balance pas le mal que fait un souvenir qui diminue la force et la confiance de la vie. »