XIV
Dès lors, il nous sera possible de répondre à plus d’une question inquiétante sur la répartition souvent très équitable des peines et des récompenses parmi les hommes. Et il ne s’agit pas seulement des peines et des récompenses intérieures et morales, mais encore de celles qui sont visibles et parfaitement matérielles. Ce n’est pas absolument sans raison que l’humanité croit depuis son origine que la justice imprègne et anime pour ainsi dire tous les objets du monde où nous vivons. Pour expliquer cette croyance, il ne suffit pas de constater que nos grandes lois morales ont été forcément adaptées aux grandes lois de la vie de la matière. Il y a autre chose. Tout ne se borne pas, dans toutes les circonstances, à un simple rapport de cause à effet entre la transgression et le châtiment. Souvent aussi on y découvre un élément moral, et, bien que les choses ne l’y aient pas mis, bien qu’il n’ait été créé que par nous, il n’en est pas moins réel et puissant. S’il n’y a pas de justice physique proprement dite, s’il y a une justice psychologique tout intérieure et dont nous parlerons bientôt, il y a aussi une justice psychologique qui est en relation constante avec le monde physique ; et c’est cette justice que nous attribuons à l’on ne sait quel principe invisible et universel. Nous avons tort de prêter à la nature des intentions morales, et d’agir sous l’empire de la crainte du châtiment ou de l’espoir de la récompense qu’elle nous réserve. Mais cela ne veut pas dire que même matériellement il n’y ait pas de récompense pour le bien, ni de châtiment pour le mal. Il y en a incontestablement, mais ils ne viennent pas d’où nous croyons ; et en croyant qu’ils viennent d’un lieu inabordable, qu’ils nous dominent, nous jugent et nous dispensent par conséquent de nous juger nous-mêmes, nous commettons l’erreur la plus dangereuse, car aucune n’influe davantage sur notre manière de nous défendre contre le malheur et d’aller à la conquête légitime du bonheur.