XV

Voilà pourquoi il est bien plus difficile d’introduire aujourd’hui dans une œuvre, et surtout de porter à la scène, de grands crimes et des passions vraiment tragiques, déchaînées et cruelles, car on ne sait plus où leur trouver l’excuse mystérieuse qu’ils exigent. Et cependant, nous sommes tout prêts encore, quand il s’agit de crimes ou de passions de ce genre, à admettre toute intervention de la fatalité, pour peu qu’elle ne soit pas trop manifestement inacceptable, tant l’excuse mystérieuse est dans notre nature, tant nous sommes persuadés, qu’au fond, l’homme n’est jamais aussi coupable qu’il paraît l’être.

Aussi bien ne demandons-nous cette excuse que lorsqu’il est question de crimes absolument contraires à la nature humaine, ou de malheurs réellement anormaux, et non provoqués par des fautes, crimes commis ou malheurs éprouvés par des êtres plus ou moins supérieurs et en tout cas conscients. Il nous répugne d’admettre qu’un crime et un malheur extraordinaires puissent n’avoir qu’une cause purement humaine. Nous désirons, malgré tout, une explication quelconque de l’inexplicable, et nous ne serions nullement satisfaits si le poète venait nous dire : Voilà le mal qu’a fait cet homme fort, conscient, intelligent. Voilà le malheur d’un héros, la ruine et la douleur de ce juste, l’iniquité tragique et sans remède dont ce sage est victime. Vous voyez les causes humaines de ces événements. Je n’en ai pas d’autres à vous faire voir, sinon peut-être l’indifférence de l’univers aux actions des hommes. Encore ne serions-nous pas mécontents s’il parvenait à nous donner le sentiment de cette indifférence, à la montrer, pour ainsi dire, en action ; mais comme le propre de l’indifférence est de n’agir point, de ne jamais intervenir, cela est à peu près impossible.