XVII

Appliquons-nous à découvrir en nous l’action vraiment fatale du grand mystère de la justice. Dans le cœur de celui qui commet une injustice se joue un drame ineffaçable, qui est le drame par excellence de la nature humaine, et ce drame est d’autant plus dangereux, d’autant plus funeste, que l’homme est plus grand et qu’il sait plus de choses.

Un Napoléon a beau se dire, en ces minutes agitées, que la morale d’une grande vie ne saurait être aussi simple que celle d’une vie ordinaire ; qu’une volonté active et forte a des prérogatives que ne possède pas une volonté stagnante et faible ; qu’on peut d’autant plus légitimement négliger certains scrupules de conscience que ce n’est pas par ignorance ou par faiblesse qu’on les néglige, mais parce qu’on les regarde de plus haut que le commun des hommes, qu’on a un but grandiose et glorieux, et que cette négligence passagère et volontaire est une victoire de l’intelligence et de la force ; qu’il n’y a aucun danger à faire le mal, quand on sait qu’on le fait, et pourquoi. Tout cela ne trompe guère le fond de notre nature. Un acte d’injustice ébranle toujours la confiance qu’un être avait en soi et dans sa destinée. Il a renoncé à un moment donné, et généralement des plus graves, à ne compter que sur soi, cela ne s’oublie point, et désormais il ne se retrouvera plus tout entier. Il a rendu confuse et probablement corrompu sa fortune en y introduisant des puissances étrangères. Il a perdu le sentiment exact de sa personnalité et de sa force. Il ne distingue plus nettement ce qu’il doit à lui-même de ce qu’il emprunte sans cesse aux collaborateurs pernicieux que sa défaillance appela. Il n’est plus le général qui ne compte que des soldats disciplinés dans l’armée de ses pensées ; il est le chef illégitime qui n’a que des complices. Il a abandonné cette dignité de l’homme qui ne veut d’autre gloire que celle à laquelle il ne faut pas sourire tristement dans son cœur, comme on sourirait à une femme infidèle, dans un amour ardent et malheureux.

L’homme réellement fort examine avec soin les louanges et les avantages que ses actions lui ont acquis, et rejette en silence tout ce qui dépasse une certaine ligne qu’il a tracée dans sa conscience. Il est d’autant plus fort que cette ligne serre de plus près celle que la vérité secrète qui vit au fond de toute chose y a tracée aussi. Un acte d’injustice est presque toujours un aveu d’impuissance que l’on se fait à soi-même, et il ne faut pas beaucoup d’aveux de ce genre pour révéler à l’ennemi l’endroit le plus vulnérable d’une âme. Commettre une injustice pour obtenir un peu de gloire ou pour sauver celle qu’on a, c’est s’avouer qu’il n’est pas possible que l’on mérite ce qu’on désire ou ce que l’on possède ; c’est confesser que l’on ne peut loyalement remplir le rôle qu’on a choisi. Malgré tout, on s’y veut maintenir, et ce sont les erreurs, les fantômes et les mensonges qui entrent dans la vie.

Enfin, après deux ou trois perfidies, deux ou trois trahisons, quelques infidélités, un certain nombre de mensonges, d’abandons et de faiblesses coupables, notre passé ne nous offre plus qu’un spectacle décourageant ; or, nous avons besoin que notre passé nous soutienne. C’est en lui que nous nous connaissons réellement, c’est lui qui, dans nos doutes, vient nous dire : « Puisque vous avez fait ceci, vous pourrez faire cela. Dans ce danger, dans ce moment d’angoisse, vous n’avez pas désespéré, vous avez eu foi en vous-même, et vous avez vaincu. Les circonstances sont pareilles, gardez intacte votre foi, l’étoile sera fidèle. » Mais que répondrons-nous lorsque notre passé n’ose plus nous parler qu’à voix basse : « Vous n’avez réussi que grâce à l’injustice et au mensonge ; par conséquent, il vous faudra mentir, il vous faudra tromper encore » ? Nul homme n’aime à reporter ses regards sur une déloyauté, sur un abus de confiance, sur une bassesse, sur une cruauté ; et tout ce que nous ne pouvons considérer d’un regard ferme, clair, paisible et satisfait, dans nos jours qui ne sont plus, trouble et limite l’horizon que forment au loin les jours qui ne sont pas encore. C’est en contemplant longuement notre passé que notre œil acquiert la force indispensable pour sonder l’avenir.