XXVIII

Il nous est difficile d’imaginer ce que sera la justice idéale, puisque toutes nos pensées qui s’élèvent vers elle sont contrariées par l’injustice dans laquelle nous vivons encore. Nous ignorons les lois, les relations nouvelles qui se révéleront quand il n’y aura plus d’inégalités ni de malheurs imputables aux hommes, et que chacun, selon le principe de la morale évolutionniste, « recueillera les résultats bons ou mauvais de sa propre nature et des conséquences qui découlent de celle-ci ». A l’heure actuelle, il n’en est pas ainsi, et l’on peut dire que pour la totalité des hommes, dans le domaine matériel, « la connexité entre la conduite et ses conséquences », selon la formule de Spencer, n’existe que d’une manière dérisoire, arbitraire et inique. N’est-il pas téméraire d’espérer que nos pensées soient justes quand le corps de chacun de nous trempe complètement dans l’injustice ? Et il n’est personne qui n’y trempe pour en souffrir ou pour en profiter, personne dont les efforts n’obtiennent trop ou trop peu, personne qui ne soit privilégié ou frustré. Nous pouvons essayer de dégager notre pensée de cette injustice invétérée, vestige trop durable de la « morale sous-humaine » nécessaire à l’espèce primitive. Mais il est vain de croire qu’elle aura la même force, la même indépendance, la même clairvoyance, et qu’elle arrivera aux mêmes résultats que si cette injustice n’était pas. Ce n’est jamais qu’une très timide et très incertaine partie de la pensée humaine, qui parvient à se dresser au-dessus de la réalité. La pensée humaine peut beaucoup de choses ; et elle a amené, à la longue, des améliorations étonnantes dans ce qui paraissait immuable dans l’espèce ou la race. Mais au moment où elle médite sur une transformation qu’elle entrevoit ou qu’elle espère, elle n’en subit pas moins le joug, la manière de voir, de sentir et d’imaginer de ce qu’elle voudrait changer. Elle n’en est pas moins et presque tout entière, cela même qu’elle prétend transformer. Elle est plutôt faite pour expliquer, juger, coordonner ce qui était, pour aider, nourrir et faire connaître ce qui est déjà né mais encore invisible ; et il est rare qu’elle prévoie l’avenir ou qu’elle produise rien de bien salutaire et de durable, quand elle se risque dans ce qui n’est pas encore. Aussi porte-t-elle la peine de l’état social dans lequel nous vivons. Il y a trop d’injustice autour de nous pour que nous puissions nous faire une idée satisfaisante de la justice, pour que nous puissions y penser avec la bonne foi et la paix nécessaires. Il faudrait pour l’étudier et en parler avec fruit qu’elle fût ce qu’elle pourrait être : une puissance sociale, irréprochable et réelle. Mais nous devons nous borner à invoquer ses effets inconscients, secrets, et pour ainsi dire insensibles. C’est vraiment du rivage de l’injustice humaine que nous contemplons la justice, et nous ignorons encore le spectacle de la haute mer sous la voûte illimitée et inviolable d’une conscience sans reproche. Il faudrait, tout au moins, que les hommes eussent fait leur possible, dans leur propre domaine ; ils auraient alors le droit d’aller plus loin et d’interroger autre chose, et leurs pensées seraient probablement plus claires si leur conscience était plus tranquille.