XXXIV

On se demande parfois s’il ne vaudrait pas mieux que les destinées de l’humanité fussent dirigées par les hommes supérieurs, par les grands sages, plutôt que par l’instinct de l’espèce, toujours si lent et souvent si cruel.

Je ne crois pas qu’on puisse répondre à la question de la même façon qu’on y eût autrefois répondu. Certes, il eût été bien dangereux de confier les destinées de l’espèce à Platon, à Aristote, à Marc-Aurèle, à Shakespeare ou à Montesquieu. Aux pires moments de la Révolution française, le sort d’un peuple était en somme entre les mains d’assez bons philosophes.

Mais il est certain qu’aujourd’hui, les habitudes du penseur se sont profondément modifiées. Il n’est plus spéculatif, utopiste, ou exclusivement intuitif. En politique, comme en littérature, comme en philosophie et dans toutes les sciences, il est de plus en plus observateur et de moins en moins imaginatif. Il suit, il regarde, il étudie, il tâche d’organiser ce qui est, plutôt qu’il ne précède, qu’il ne tente de créer ce qui n’est pas encore ou ce qui ne sera jamais. Dès lors, il a peut-être qualité pour parler plus impérieusement et y aurait-il moins de danger à ce qu’il intervînt plus directement. Il est vrai qu’on ne le lui permettra guère plus qu’auparavant. Moins peut-être, car, étant plus circonspect et moins aveuglé par ses certitudes bornées, il sera moins hardi et moins exclusif. Il est pourtant probable que, se trouvant naturellement d’accord avec le génie de l’espèce qu’il se contente d’observer, son influence gagnera peu à peu, de sorte qu’ici encore, en dernière analyse, ce sera l’espèce qui aura raison et qui décidera ; puisqu’elle guide celui qui l’observe, et qu’en suivant celui qu’elle guide, elle ne fera que suivre ses propres volontés inconscientes et informes, qu’il aura éclairées et exprimées.